Coco s'éveille avec peine dans son lit. Le sommeil la
quitte. Elle est contrainte de fuir le pays des rêves. C'est le seul endroit où elle peut se réfugier dans un monde idéal. Tout est beau. L'être humain est bon. Il fait bon vivre. La réalité la
rappelle peu à peu. Le soleil commence à décliner. Il est déjà 16h30. La couette est enroulée autour d'elle laisse entrevoir de grandes étendues de peau nue. Un sein pointe vers le plafond,
pendant que dans son string noir en dentelle, une verge épaisse se sent à l'étroit. Elle vénère le jour où cet organe ne sera plus là : elle est une femme, cette chose n'a rien à faire sur son
corps. Lorsqu’elle était petit garçon, elle se sentait déjà fille. Elle était une jolie demoiselle, une princesse. Tout cela, elle le retrouve dans les rêves. Ce pays, c'est le sien, elle en est
souveraine. L’existence terrestre fait partie de ses sinistres obligations monarcales.
Un voile de brume lui couvre la vue. Elle est encore
fatiguée. Elle s'est encore beaucoup défoncée hier... Enfin, elle s'en moque. S'il n'y avait pas la défonce, elle trouverait la vie bien triste... La dope lui permet de rejoindre le pays des
rêves, de mettre un peu de magie dans la morosité de son quotidien... Mais pour l'instant, elle doit faire face à son choc matinal.
Sans se relever, elle allonge une main tremblante vers la
table de nuit où elle arrache de son paquet de cigarettes une longue tige de nicotine. Le goût de la clope lui parait immonde, toutefois c'est la seule chose qui lui permet de se tirer de sa
léthargie. L'horreur de la vie la rappelle. Peu à peu, elle comprend que son existence la rattrape, qu'elle a des choses à faire : se lever pour affronter le jour, ou plutôt ce qu'il en reste.
Elle renverse le cendrier qui se fracasse sur le sol. La journée sera difficile, c'est un mauvais présage. De toute façon, elle s'en moque, elle est y est
habituée.
Sous la douche, parsemée de champignons et de moisissure, l'eau
qui ruisselle apaise son mal de crâne. Encore quelques minutes avant de se sentir fraîche. Elle se frotte, ses mains caressent son corps. Elle sent sa verge affreuse la géner. Enfin, avoir de
beaux seins, bien fermes et bien gonflés la rassure. Les hormones ont fait des merveilles. Elle ne peut plus voir l'immondice qui occupe son entrejambe, mais la sentir est encore une souffrance.
« Plus que trois semaines avant l'opération ». Cette idée la rend optimiste. 25 ans qu'elle vit pour ce moment. Elle sera enfin une « vraie femme »
!
Un coup de sèche-cheveux pendant qu'elle prépare le brushing
de sa longue crinière rousse. Elle aime se coiffer, elle passerait des heures à le faire. On frappe à la porte. Personne ne vient jamais ici, à l'exception des livreurs de plats préparés, son
dealer et le gérant de l’hôtel. C'est Mustapha, le fils du patron. Elle a une semaine de retard pour le paiement de son loyer. Elle le reçoit dans son peignoir de satin blanc. Elle sait ce qu'il
veut. Ce n'est pas un problème, elle a encore omis de passer à la loge. On a confiance en elle, l'assiduité des règlements n'a jamais été son truc, mais elle a toujours payé ses dettes, et puis,
ce n'est pas une cliente emmerdante. Elle le reçoit dans son meublé crasseux avec la dignité d'une reine. Elle le fait patienter dans la chambre pendant qu'elle prépare la somme dans la cuisine.
Elle revient avec deux tasses de café et l'argent. Il est satisfait. Ils discutent un peu, puis comme d'habitude, partagent un rail de coke. Son père ne rentrera pas tout de suite, il peut
s'attarder quelques minutes. Il a connu un jeune homme paumé, fraîchement débarqué de Pau, et maintenant, il cotoi une demoiselle dont la plastique de la poitrine le laisse rêveur. Il a à peine
17 ans. Depuis que ces seins ont commencé à pointer, il ne se lasse pas de les observer, de les masser, de les embrasser. Elle les lui tend toujours avec beaucoup de plaisir. Il doit repartir, il
repassera dans quelques jours pour lui remettre son reçu.
Elle se vernit les ongles, il faut qu'elle soit parfaite, comme
chaque jour, pour aller travailler. Elle se sent belle, sexy, désirable. Elle aime les nouvelles cuissardes de latex qu'elle vient de se procurer. Elle y a assorti des bas résilles noirs, une
minijupe en cuir, un top de satin noir, et son collier de chienne. Elle écoute la radio. Elle se met à danser lorsqu'elle entend « libertine » de Mylène Farmer. Elle se retrouve dans ce texte ;
il a été écrit pour elle. Elle aime cette histoire. Après tout, elle est une fille qui ne croit plus en l'amour, qui s'éclate avec le sexe, comme si c'était le seul plaisir de l'existence. Elle
se sert un grand verre de whisky, et termine les restes de la pizza de la veille. Voici une matinée au ciel noir bien anodine.
22 heures. Elle enfile son manteau en peau de vache et descend les
escaliers de l’hôtel. En remontant la rue, un joint à la main, elle croise un groupe de lascars. Elle n'a pas peur d'eux. Ils la connaissent, elle leur lâche son bédot tout en leur faisant la
bise. De temps à autres, lorsqu'elle est en rade de schitt, ils la fournissent, et quelques-uns uns la baisent secrètement derrière une porte cauchère. Pourtant, elle les craignait en sortant
pour les premières fois en travesti, mais très vite, elle avait compris qu’ils étaient pacifistes. Il n'en était pas de même avec les gens du quartier. Malgré ce qu'ils pouvaient penser d'elle,
elle avait bien plus de fric qu'eux, d'où peut être la jalousie de certain. Elle n'aimait pas à Clichy était les critiques des femmes derrière son dos. Beaucoup d'entre elles éprouvent de la
répulsion pour ce genre de créature, par crainte que leurs tendres époux n’aillent se faire dorloter par ces monstres de la nature. Elle est économe et opte pour le R.E.R. pour se rendre au bois.
Sur le quai, deux skinheads se jettent sur elle, l'insultent de suppôt de Satan, la poussent au sol. Elle reste digne, bien qu'elle ne soit pas dans une position très agréable. Elle retient ses
larmes de couler. Elle est sauvée par l'arrivée du train. Ses agresseurs montent dedans. Elle prendra le prochain.
Elle se relève au milieu de la foule, sort de son sac un miroir et
un poudrier. Elle doit refaire son maquillage. Elle est habituée à ce genre de rencontre. Si elles n’ont pas lieu dans les transports en commun, elles se déroulent au gré des rues. Elle s'en
moque, elle accepte son destin en avalant une lampée de whisky. « L'alcool, ça aide à se réchauffer », mais cela l'encourage aussi à affronter la laideur humaine et la répulsion qu’elle éprouve
vis à vis de son activité.
Elle pénètre dans le bois de Boulogne, en marchant sur les allées
qui longent les routes. Elle croise certaines consœurs qui entrent ou sortent de certains fourrés, accompagnées de leurs clients. Au passage, elle en salue quelques-unes. Ce ne sont pas ses
amies, seulement des collègues de travail, ou des concurrentes. Certes elle s'en moque ; elle vient ici pour faire du fric, pas pour jacasser ! Elle arrive à son emplacement et surprend une
nouvelle. Ici, il faut faire sa place, elle s'est battue pour l'obtenir, elle ne va pas se laisser faire ! Elle demande à sa rivale de partir, l'autre lui rétorque que la rue est à tout le monde
et reste en faction. « Ca ne va pas se passer comme ça ! » Elle fonce brusquement sur la nouvelle, lui tire les cheveux, lui griffe le visage, l'allonge au sol et lui enfonce les aiguilles de ses
cuissardes dans le dos. L'autre s'est laissé surprendre et repart clopin-clopant.
La nuit est fraîche, elle avale une nouvelle gorgée de Whisky
lorsqu'une voiture s'arrête. L'homme tentera de négocier le tarif, mais elle a suffisamment d'expérience et de savoir-faire pour ne pas se vendre au rabais. Affaire conclue, elle monte dans le
véhicule et conduit son client au parking souterrain de l'avenue Foch. C'est à cet endroit qu'elle a l'habitude d'exercer son commerce. Ils bénéficient du confort de la voiture qui préserve ainsi
leur intimité, et puis, c'est plus agréable en cette saison que de se faire allonger sur l'herbe gelée du bois... Le client semble satisfait de la prestation, alors qu'en fait, elle est experte
en matière de faire jouir les hommes sans trop donner de son intimité. Les michtons, elle sait comment les faire jouir vite et bien, et les fidéliser de façon à ce qu'ils constituent un revenu
fixe... Il la ramène au point de départ. Une cigarette, puis une seconde voiture s’arrête... Le monsieur la conduira à domicile. Elle est ravie, cela double le tarif. Et ainsi passe la première
partie de la nuit. Elle enchaîne les passes et bourre son soutien-gorge de billets. Son quatrième client la déposera à une station de taxi de la porte Maillot. Elle a bien travaillé ce soir.
Encore 350 euros. Pendant le trajet, elle note ses entrées sur son agenda, et constate qu'elle a rendez-vous le lendemain avec un vieil habitué. Ce procédé lui permet d’aller moins souvent au
bois, à peine trois soirs par semaine. C'est plus lucratif que de vendre des crèmes antirides à des vieilles croûtes ! Toutefois, l'échéance de l'opération remet son activité en question. Elle
sait pertinemment qu'elle perdra une partie de sa clientèle, et de toute façon, en vieillissant, le tapin ne sera plus une solution. Au commencement de sa carrière de prostitué, elle ressentait
du dégoût, et maintenant, il était temps de penser à raccrocher, à faire autre chose puisque ses rêves de femme allaient se réaliser.
Elle entre au Club Dandy’s. Coco est accueillie comme une star
dans ce night-club, on l'embrasse, on lui tend une coupe de champagne. C'est un personnage, on l'aime ; il n'y a pas de soirée réussie sans elle. Elle traverse la piste en dansant, tenant en sa
main le verre qu'on lui a offert. Il y a du monde, l'ambiance est chaude... Elle retrouve aux toilettes la petite Patty qui lui promet de trouver rapidement des bonbons. Elles se séparent.
L'étudiante part faire la course qu'on lui a demandé, Coco s'approche du podium et chasse les deux tapettes qui se trémoussent d'une manière ridicule. On la respecte comme si elle était la
patronne, après tout, elle en avale des bouteilles ici ! Elle commence à faire son show pendant que Patty la rejoint. Une chorégraphie sensuelle prend forme au rythme de la house. Leurs visages
se rapprochent, les langues se mêlent... Les hommes hurlent de plaisir à la vue de ce spectacle. Le comprimé d’ecstasy a changé de propriétaire. Coco continue de se trémousser pendant la montée
de la drogue. Avec tout ce qu'elle a consommé depuis qu'elle a ouvert les yeux, elle va enfin pouvoir ressentir le summum de la défonce. Deux mains d'homme se posent sur ses hanches. Elle est
euphorique. Pour une fois, elle se laisse faire. Ce qu'elle sent du corps de l'autre qui se frotte contre elle est un bon présage. Il doit être jeune et vigoureux. Elle se laisse peloter un bon
moment avant de se retourner. Il est beau, grand, brun, un regard ténébreux... Le mec idéal. Elle dépose un baiser sur ses lèvres, puis le prend par la main et le conduit en dehors de la
discothèque. Il est trop mignon, il le lui faut. Dehors, ils s'embrassent encore, sous le regard étonné de quelques passants noctambules perdus
là.
La montée de la substance les propulse vers les contrées
ensorcelées du désir. Dans le taxi, puis dans l’ascenseur, ils se caressent sans répit. Elle ne sait pas ce qu'il a pris, certainement la même chose qu'elle, et peu lui importe. Pour une fois
qu'elle rencontre son idéal masculin, au sens plastique du terme, elle ne va pas se priver ! Ils se poussent contre les murs, ouvrent la porte qui claque, et se déshabillent à toute
hâte...
Lorsque l'étreinte se termine, ils n'ont pas échangé un seul mot. Coco
le regarde souriant joyeusement, tout en roulant un splif pendant qu'il se prépare à partir. Il claque la porte sans un au-revoir. Il fait jour, il a compris son erreur. Coco est désemparée bien
qu'elle soit anesthésiée à ce genre de situation. Elle pleure. La tristesse sentimentale lorsque l'on est transsexuel est l'unique compagne du quotidien. On a beau offrir ou louer son corps à des
centaines d'individus, on n'est jamais vraiment une femme, jamais vraiment un homme. L'unique certitude est que l'ambivalence entre les deux sexes est problématique pour les hommes qu'elle
rencontre en dehors du cadre de sa profession... Elle devient songeuse et craintive. Peut-être que l'opération finale ne changera rien à sa solitude ? « Je ne suis qu’une pute ! » Quel homme
honorable souhaiterait former un couple avec ce genre de pseudo-femme, vulgaire et inféconde ? Elle devient hystérique, se lève et commence à tout renverser dans sa chambre. Elle ne sera jamais
heureuse, sa vie sera toujours un enfer, la mort ne la conduira pas au paradis... Elle se sent sale et condamné... Elle est perdue. « Quel malheur d'être mal-née ! » Il faut mourir, pour que tout
cela cesse. Ainsi, elle ne sera plus jamais seule, on la verra comme autre chose qu'un objet sexuel... Elle ouvre la fenêtre et traverse la rambarde du balcon. Elle ne porte que ses bas. Elle se
retourne pour voir une dernière fois la misère qu'aura été sa vie, dans la chambre de ce bastringue de bas-étage, puis elle retrouve en elle une lueur d'espoir. Elle ne sera qu'une femme stérile.
Elle a assez de fric de côté pour changer de vie, elle deviendra caissière ou vendeuse s'il le faut. Elle ne doit pas abandonner si près du but, c'est ce que lui dira l'anesthésiste tout à
l'heure.
Elle traverse de nouveau la balustrade, retire ses bas
et se prépare une tasse de café. Plus tard, une nouvelle douche pour se laver de la saleté de la nuit, et elle se vêtira comme une femme du monde. La vie lui appartient. Dans quelques semaines,
elle aura atteint son but sans faillir, tout aura changé.
Ce texte a été adapté en court-métrage.
Vous pouvez consulter les photos de plateau prise par Nathalie Jacquault dans l'album du film.
Prochainement en DVD.