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Textes en liberté !



Queer, pas Queer...

Ce blog est un receuil de quelques unes de mes nouvelles abordant des thématiques LGBTIQ 
Au travers de la fiction, je traite différents sujets auxquels on peut parfois être confronté dans nos vies.

J'écris simplement avec mes tripes, me basant parfois sur du vécu, ou, à d'autres moments, en me mettant dans la peau de personnages.Certains textes sont engagés, d'autres le sont moins. Tout peut être sérieux, comme il peut y avoir de la dérision.

Attention, certains écrits aussi n'ont jamais dépassé le stade du brouillon, mais j'ai plaisir à partager mon imaginaire avec les lecteurs.

Ce blog fêtera ses 4 ans en septembre. Deux nouvelles présentées ici "Un autre Sexe" et "Bareback Orange" ont été tranformées en court-métrage. Le titre "Nuit d'Ivresse" sera lui aussi adapté à l'écran lorsque j'aurais terminé la rédaction d'un projet de plus grande ampleur qui me tient à coeur depuis longtemps.

Quoi qu'il en soit, n'hésitez pas à me laisser vos commentaires, car il n'est pas désagréable d'avoir un retour sur son travail.

Depuis le début de "Ceinture de Queers" vous avez été 35.200 à vous connecter. Merci à tous les lecteurs.

Depuis un an maintenant, je suis aussi l'Auteur et Chanteur du groupe "
Mauvais-Genre!". 

Parfois aussi, il m'est arrivé aussi, lorsque j'étais plus engagé sur des thématiques Queers, de publier des articles sur le journal de l'en Dehors, et de septembre à juin, je rédige régulièrement quelques articles pour mon blog personnel "What's on my Minds".


Bonne lecture,
Thomas Le Bihan

Jeudi 15 décembre 2005

« Yep ! Que t’es bonne ! » Se dit-il en réajustant son jean taille basse sur son caleçon. « Encore un détail peut-être ? » en retroussant les  pans de son tee-shirt. Il observe ses petits muscles secs, son visage et repositionne son bandana. « Prêt à sortir ! Ca va être chaud ce soir les mecs ! » Grégory prend son baisenville et claque la porte en sifflotant.

Dans la rue, il attire l’unanimité des regards, tel une superstar arborant les atours sexys de ses 19ans. « Libre, et libre de  plaire ! A qui je veux ! » Les vieilles bourgeoises du quartier le regardent, outrés.

« Vous vous rendez compte, ma chère, ce n’est pas croyable de voir ça !

- Oui, le pauvre garçon ! On croirait un gigolo !

- Il ne doit pas avoir une vie facile… déjà qu’il est noir le malheureux… »

N’importe quoi ! pense Grégory, enfin, ces vieilles taupes n’ont plus rien à foutre dans leurs sinistres vie que de critiquer l’épanouissement sexuel des autres, elles, que plus personne n’ose regarder ! Un peu plus loin, un quadragénaire en jaguar le mâte avec insistance et calle. « Oh, ces vieux pervers, dés qu’ils voient un beau cul, c’est foutu! » Le regard de l’homme croise celui de Grégory. Il rougit et redémarre nerveusement. Ce genre de Monsieur bien propre sur lui, et louchant sur les fesses d’un p'ti black, dans le quartier de Matignon, il y en a beaucoup. Grégory en a déjà fait monter quelques uns dans sa chambre de bonne. A l’avenir, pourquoi pas se faire payer ? Ces hommes sont si préoccupés par le politiquement correct, que t’en qu’à être  pris pour vide couille, et assouvir leurs manque de bites blacks, que cela lui rapporterait certainement beaucoup. « A envisager sérieusement ! »

Métro bondé, comme d’habitude. Pelotage anonyme de son cul. Pas moyen de savoir qui en est l’auteur, quant à protester, il ne l’envisage même pas. Le fantasme de l’inconnu est si bon à vivre ! Trois stations plus loin, le flux et reflux de voyageurs stoppe ses instants de caresses volées. Le métro redémarre. Grégory ne sait pas qui le caressait si chaleureusement. Dommage, c’était pourtant si sympa !

Hôtel de ville. Passage piéton face au BHV. La soirée ne fait que commencer, et déjà, les incorrigibles relous avinés sont à gérer…

« Putain ce que tu m’excites !

- Ravi de te plaire !

- Tu viens avec moi que je te baise ?

Grégory fronce les sourcils. Il assume sa lopatitude, mais il y a des limites au non respect, et un minimum de séduction lui apparaît toujours essentiel.

- Pas possible chéri, je suis déjà pris.

- Alors après ?

- Si tu veux un rencart, pas de problème, c’est 200 euros !

- Ah ?!? Bonne soirée alors !  »

L’homme dépité le regarde s’en aller, Grégory avance glorieux en se félicitant d’avoir un tel sex appeal. De plus, il se sent rassuré car il a trouvé le moyen le plus efficace de refouler les  prétendants indésirables !

Dernier coup d’œil sur son mobile. Il est à l’heure aux rendez-vous des tapioles branchouilles du quartier. Tout ce que le marais compte de crevette est là. Au programme, défilé de mode, parade de snobisme, louchage sur tout ce qui est bon à consommer, et roulage de pelles pour les ptits couples tout droit sortis d’une photo de Pierre et Gilles. Seul autours d’eux, Grégory s’ennuie. Le patron tente de le séduire en l’abreuvant de cocktails en tous genre, ce qui l’oblige à rester un peu. Quelques mecs au bar lui plaisent, alors il fait la dinde, glousse et bat des cils pour attirer l’attention sur son corps parfait… Il espère secrètement en ramener un ou deux ce soir pour un moment hot, et se faire des souvenirs frénétiques de baises orgasmiques… On lui parle, mais des conversations superficielles, limite si on ne l’insulte pas de pouf sous ses yeux. Trois heures plus tard, on le laisse seul, s’amuser ailleurs, entre vrais mecs…

« Pas très grave ! De toute manières, les jeunes gays sont très snobs ! » Grégory prend un flyer et décide de tenter d’autres bars, après tout, il n’a pas encore fait le tour du milieu, et il peut encore élargir le cercle de ses  amis ! La première tentative est vaine. Pas le bon dress-code : pas cuir, out ! Tant mieux, il n’aime pas les folles costumées en caïd !  Il est attiré par les bass qui se dégagent d’un autre bar. A l’intérieur, la fête bat bon train. On le regarde comme une star, mais au fur et à mesure, il s’apperçoit  que la musique change. On passe de la house au disco ringuard seventies et que la population change… Pas grave, il continue de danser autours de la barre. Les verres arrivent à lui les uns après les autres. Il a besoin de pisser et s’éclipse aux toilettes. Un quinquagénaire le suit et essaye de l’embrasser. « Tu touches, tu paies, c’est 200 ! », rétorque Grégory. L’homme commence à sortir des billets de son portefeuille et à les compter. L’éphèbe le regarde avec mépris avant de rétorquer : « désolé chéri, ce soir, j’ai la migraine ! ». Il sort nonchalant et fier, reprend son sac à dos au comptoir, et décide de poursuivre sa soirée ailleurs.

L’idée de base étant de baiser, et les quelques verres pour se désinhiber ayant fait leur effet, il décide de poursuivre la soirée dans un sex-club. Du bon son, et des mecs beaux comme des dieux ! La nuit s’annonce chaude ! C’est le supermarché aux hommes tant il y en a de différents, tous chauds… Du muscle par ci, du militaire par la, des vieilles à gauche, des crevettes à droites… Bref, queue du bonheur ! Grégory ne sait pas où donner de la tête, et le mieux pour pécher et de se mettre sur le podium. Madonna crache dans les enceintes, l’ambiance est torride. Derrière lui, un pti mec trop mignon commence à le caresser. Chorégraphie sensuelle et aguicheuse… On se mouve l’un dans l’autre en allumant toute la salle… Des gouttes de sueurs perlent… « Faut boire un coup !

- Bon trip ! On continue en privé ?

- Non, sans façon ! ». L’autre se casse et embrasse langoureusement une vieille tante. Encore une baronne avec son michton pense Grégory.  Déambulation dans les couloirs du labyrinthe des backrooms. Pas une approche avec un minet, seulement le regard des vieux et des moches. Il réalise alors qu’il n’a aucune aptitude à la prostitution. Il aime tellement le sexe entre mecs de son age qu’il ne serait jamais un bon investissement pour ses clients potentiels. Etre pute, c’est aimer le sexe, sous toutes ses formes, avec tout un panel de mecs et de désirs variés…

 

Plus rien à foutre dans ce bordel ! Partir, rentrer dormir et accepter l’échec de cette soirée. Plaire, dans l’intimité et la clandestinité, mais jamais officiellement, et jamais à ceux qu’on veux… trop dure la vie d’un pd ghuetto… Des idées noires ne cessent de défiler dans les yeux de Grégory… On le déteste parce qu’il est trop folle ou parce qu’il est trop black… Ou alors on le pense « très conne »… Où il n’est qu’une grosse bite de black, qu’on ne peut pas toucher car la belle n’est que passive… Bref, tout le milieu d’un seul coup lui apparaît répugnant. Beurk.

Bus de nuit. Seule solution pour rentrer sans se ruiner, il a déjà claqué trop de tunes pour une soirée qui ne valait rien. A l’intérieur du noctambus, la violence est toujours la même, ça s’adresse toujours à Grégory. Les insultes le foudroient lorsque derrière lui, une voix de fille autoritaire vient à sa rescousse, remettant l’agresseur verbal à sa place, bouche bée. Marjolaine embrasse furtivement Grégory sur les lèvres.

« Tu m’as encore sauvé la vie !

- t’inquiètes ma beauté, j’aime pas les cons dans son genre, c’est toujours un plaisir de casser de l’homophobe !

Ils rient de bon cœur, discutent de la fac et décident de rejoindre une fête chez un étudiant.

Bonne ambiance et bons délires. Grégory discute avec l’ensemble des gens. Quelques uns sont perturbés par la féminité du jeune homme, mais ils finissent par lui préférer la bière. Echanges d’idées, de verres et de  joints… Grégory danse avec les filles pendant que les machos se bourrent la gueule. Des lèvres chaudes, charnues et sensuelles viennent se poser au creux de sa nuque, des mains robustes enlacent son bassin. Grégory se retourne stupéfait : c’est le beau Julien qu’il observe depuis quelques temps en amphi… Passage aux toilettes.  Ca tambourine à la porte, mais les jeunes amants n’y prêtent aucune attention. Pied d’enfer, Orgasme fusionnel. Sortie surprenante pour certains, mais l’indifférence la plus totale. Baisers passionnés sur le canapé. Fin de soirée sensuelle chez Grégory. Finalement, l’homophobie la  plus cruelle n’est pas la où il l’avait longtemps cru !
Par Thomas Slut - Publié dans : ceinture2queers
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Mardi 11 octobre 2005


 

Je sors du métro à toute hâte. Une journée bien éprouvante s'achève enfin. C'est le week-end, profitons-en  ! Je gravis les marches de la station quatre à quatre. Arrivé en haut, mes jambes trahissent la fatigue. J’emboîte lentement le pas dans la rue de Courcelles. Je réfléchis à ce que je vais faire en rentrant.   Me prélasser dans un bain chaud et moussant, où j'y boirai une infusion, tout en écoutant le dernier mixe de miss Kittin.


 

 

Hâte d'être à ce soir.  Dimitri m'emmène dîner chez « Madame sans gêne ». Ensuite, nous trouverons une parade sensuelle pour clore la soirée. J'aime ce garçon. Je suis plutôt réservé et assez complexé. Souvent, je me demande ce qui chez moi a bien pu le séduire... Il me répète perpétuellement que je suis mignon, que mon look me va à la perfection, que j'aurais pu être mannequin... Il ignore dans ces moments là qu'il me met mal à l'aise. Je doute bien plus encore de moi, cependant, comme il est adorable, je lui masque avec agilité mon manque de confiance en moi. Peut-être me dit-il cela pour me faire plaisir ? Je ne sais pas. Quoi qu'il affirme, je ne me trouve pas beau. Mon dos est scoliosé, mes bras ressemblent à des cotons tiges, quant aux abdominaux, je ne crois pas en avoir été pourvu un jour ! A l’exception de mes longues jambes musclées par la marche, et de mes yeux bleus légèrement bridés, je n'ai rien de spécial : je suis un mec comme tant d'autres, perdu dans la mélée humaine.

 

 

Il dit qu'il m'aime pour ce que je suis à l'intérieur. Cela me rassure, mais à quoi bon me rabâcher que je suis beau puisque tel n'est pas le cas ? Toutefois, il m'apporte l'équilibre dont j'ai besoin par son amour, et je l'aime. Oui je l'aime ! Il me fait vivre tant de choses... Tout est bonheur lorsqu'il est là... La vie est belle quand je pense à lui...


 

 

J'arrive au niveau de l'avenue de Wagram. Le feu est rouge. J'attends un court instant pour traverser. Je ne songe à rien pour me concentrer sur la circulation. Je suis tellement inattentif que je m'interdis de laisser flâner mes idées car j'ai toujours peur qu'une voiture me fauche... Je fixe le signal et les automobiles. Tout est OK. J'avance droit devant, le regard figé, et puis, je ne comprends plus rien…


 

 

Je suis troublé par un regard perçant et désireux. Un jeune homme d'environ 19 ans m'observe. Il est très beau. Il a des cheveux mi-longs tombant sur ses épaules, un faciès juvénile, un corps superbe que je devine sous ses vêtements moulants... Il reste là, devant moi, ébahi, au lieu de traverser la chaussée. La fille qui l'accompagne fait un signe de la main sous ses yeux pour qu'il réagisse. "Arrête de le scruter comme ça ! Tu vas l’abîmer !" Lui dit-elle. Il m'est impossible de masquer ma réceptivité à cet angélique phénomène. Je lui retourne instinctivement son sourire. Mes joues se colorent. Il me captive tant que je ne peux point baisser les yeux. Il me pénètre d'une manière si tendre avec ses agates vertes pétillantes... Il me perturbe par sa magnificence d'éphèbe... Je n'ai pas le souvenir d'avoir été séduit par un homme de cette façon :  au hasard d'une rue !


 

 

Les idées s’enchaînent à une vitesse folle dans ma tête et j'entrevois avec ce garçon des images érotiques. Je ne peux plus le regarder lorsque nous arrivons au niveau l'un de l'autre. Je tourne la tête pour ne plus le voir. Je le sens encore me lorgner... C'en est presque un supplice car s'il venait à m'approcher, je ne serais pas en mesure de lui résister... Il me suit encore des yeux. Je me sens nu. Je ne sais plus très bien s'il s'agit d'une torture ou d'une jouissance, tout est si confus.


 

 

J'arrive enfin de l'autre côté de la chaussée. Je ne veux pas oublier ce garçon. Me mate-t-il encore ? Il faut que je sache. Le geste suit la pensée. Je me retourne brusquement. Les deux jeunes sont encore au milieu de la route, son regard ne se détache pas du mien. Elle le tire par la main tant il est distrait. Je ne voudrais pas causer un accident à cet ange, ce serait regrettable ! Je reste un instant sur le bord du trottoir pour les guetter partir de leur côté. Nous nous examinons mutuellement jusqu'à ce qu'ils atteignent la rue Jouffroy d'Aban. Je ne le perçois plus, mais quelle merveilleuse rencontre !


 

 

Ce soir mon ego est flatté au plus haut point ! Je suis heureux de cette sublime entrevue ! Ce garçon m'a considéré comme le fait mon Dimitri. Je commence à pressentir les pensées de mon homme. J'ai très envie de l'entendre me dire que je suis ensorcelant. Il aurait donc raison : j'ai du charme ! Il m'a fallu cette rencontre pour m'en apercevoir ! Je me sens serein et léger ! Toute la fatigue que j'ai pu éprouver jusqu'alors a été balayée par ces yeux tendres et pubères... Qu'il est bon de se sentir désiré ! Cela est encore plus flatteur lorsque je réalise qu'il doit être de 10 ans mon cadet ! En dehors de mon petit ami, je n'ai d'yeux pour personne et je ne prête aucune attention à l'effet que je peux produire, pourtant, cela est si bon que je devrais être davantage réceptif aux gens que je croise, non pas pour une éventuelle aventure, mais plutôt pour satisfaire ma petite personne !


 

 

J'arrive devant mon immeuble l’âme en fête. Je relève mon courrier dans la boite aux lettres. Il n'y a que des factures. Je m'en moque. Ce soir, rien n'a d'importance à l'exception du bonheur d'être en vie, entouré d'amour. Quelle belle soirée vais-je vivre ! Mon homme ! Vivement son arrivée ! J'ai hâte de le voir ! De l'étreindre ! De l'embrasser ! Je veux lui prodiguer autant de joie qu'il m'en offre. Je pousse la porte de l'appartement. Je jette une caresse furtive à mon chat avant de jeter les enveloppes sur la commode. J'entre dans la salle de bain. Je fais couler de l'eau chaude. Je me déshabille. Mon sexe est oblique. J'ai très envie de faire l'amour. Je me plonge dans la baignoire en attendant l'arrivée de Dimitri.


 

 

Ce soir, nous resterons ici. J'annulerai le restaurant. Je passerai de la musique douce. Je ferai livrer des sushis et des fleurs. J'allumerai des bougies et brûlerai de l'encens. Il mérite que je sorte le grand jeu ! Pour le séduire encore ! Entretenir la flamme qui nous unit ! Pour que la vie continue d'être aussi belle ! J'aime son regard amoureux. J'aime son corps. J'aime ses idées. J'aime tout en lui. Je veux qu'il soit heureux auprès de moi.

 

Par contre, je ne lui dirai rien au sujet de cette rencontre et des idées qu'elle a fait naître en moi. Je ne veux pas le décevoir. Cette soirée sera mon pardon, bien que je ne sois coupable d'aucun crime. Je suis un homme, avec ses forces et ses faiblesses. J'ai pensé à Dimitri, mes désirs envers l'adolescent n'ont été qu'éphémères. Nous avons toutes les raisons pour être heureux. En ce qui me concerne, le chapitre est clos. Je vais vivre une nuit de passion romantique. A-t-on besoin de prétexte pour choyer l'élu de son cœur ?

Par Thomas Slut - Publié dans : ceinture2queers
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Mardi 11 octobre 2005

 

 

Coco s'éveille avec peine dans son lit. Le sommeil la quitte. Elle est contrainte de fuir le pays des rêves. C'est le seul endroit où elle peut se réfugier dans un monde idéal. Tout est beau. L'être humain est bon. Il fait bon vivre. La réalité la rappelle peu à peu. Le soleil commence à décliner. Il est déjà 16h30. La couette est enroulée autour d'elle laisse entrevoir de grandes étendues de peau nue. Un sein pointe vers le plafond, pendant que dans son string noir en dentelle, une verge épaisse se sent à l'étroit. Elle vénère le jour où cet organe ne sera plus là : elle est une femme, cette chose n'a rien à faire sur son corps. Lorsqu’elle était petit garçon, elle se sentait déjà fille. Elle était une jolie demoiselle, une princesse. Tout cela, elle le retrouve dans les rêves. Ce pays, c'est le sien, elle en est souveraine. L’existence terrestre fait partie de ses sinistres obligations monarcales.

 

 

Un voile de brume lui couvre la vue. Elle est encore fatiguée. Elle s'est encore beaucoup défoncée hier... Enfin, elle s'en moque. S'il n'y avait pas la défonce, elle trouverait la vie bien triste... La dope lui permet de rejoindre le pays des rêves, de mettre un peu de magie dans la morosité de son quotidien... Mais pour l'instant, elle doit faire face à son choc matinal.

 

 

Sans se relever, elle allonge une main tremblante vers la table de nuit où elle arrache de son paquet de cigarettes une longue tige de nicotine. Le goût de la clope lui parait immonde, toutefois c'est la seule chose qui lui permet de se tirer de sa léthargie. L'horreur de la vie la rappelle. Peu à peu, elle comprend que son existence la rattrape, qu'elle a des choses à faire : se lever pour affronter le jour, ou plutôt ce qu'il en reste. Elle renverse le cendrier qui se fracasse sur le sol. La journée sera difficile, c'est un mauvais présage. De toute façon, elle s'en moque, elle est y est habituée.

 

 

Sous la douche, parsemée de champignons et de moisissure, l'eau qui ruisselle apaise son mal de crâne. Encore quelques minutes avant de se sentir fraîche. Elle se frotte, ses mains caressent son corps. Elle sent sa verge affreuse la géner. Enfin, avoir de beaux seins, bien fermes et bien gonflés la rassure. Les hormones ont fait des merveilles. Elle ne peut plus voir l'immondice qui occupe son entrejambe, mais la sentir est encore une souffrance. « Plus que trois semaines avant l'opération ». Cette idée la rend optimiste. 25 ans qu'elle vit pour ce moment. Elle sera enfin une « vraie femme » !

 

Un coup de sèche-cheveux pendant qu'elle prépare le brushing de sa longue crinière rousse. Elle aime se coiffer, elle passerait des heures à le faire. On frappe à la porte. Personne ne vient jamais ici, à l'exception des livreurs de plats préparés, son dealer et le gérant de l’hôtel. C'est Mustapha, le fils du patron. Elle a une semaine de retard pour le paiement de son loyer. Elle le reçoit dans son peignoir de satin blanc. Elle sait ce qu'il veut. Ce n'est pas un problème, elle a encore omis de passer à la loge. On a confiance en elle, l'assiduité des règlements n'a jamais été son truc, mais elle a toujours payé ses dettes, et puis, ce n'est pas une cliente emmerdante. Elle le reçoit dans son meublé crasseux avec la dignité d'une reine. Elle le fait patienter dans la chambre pendant qu'elle prépare la somme dans la cuisine. Elle revient avec deux tasses de café et l'argent. Il est satisfait. Ils discutent un peu, puis comme d'habitude, partagent un rail de coke. Son père ne rentrera pas tout de suite, il peut s'attarder quelques minutes. Il a connu un jeune homme paumé, fraîchement débarqué de Pau, et maintenant, il cotoi une demoiselle dont la plastique de la poitrine le laisse rêveur. Il a à peine 17 ans. Depuis que ces seins ont commencé à pointer, il ne se lasse pas de les observer, de les masser, de les embrasser. Elle les lui tend toujours avec beaucoup de plaisir. Il doit repartir, il repassera dans quelques jours pour lui remettre son reçu.

 

Elle se vernit les ongles, il faut qu'elle soit parfaite, comme chaque jour, pour aller travailler. Elle se sent belle, sexy, désirable. Elle aime les nouvelles cuissardes de latex qu'elle vient de se procurer. Elle y a assorti des bas résilles noirs, une minijupe en cuir, un top de satin noir, et son collier de chienne. Elle écoute la radio. Elle se met à danser lorsqu'elle entend « libertine » de Mylène Farmer. Elle se retrouve dans ce texte ; il a été écrit pour elle. Elle aime cette histoire. Après tout, elle est une fille qui ne croit plus en l'amour, qui s'éclate avec le sexe, comme si c'était le seul plaisir de l'existence. Elle se sert un grand verre de whisky, et termine les restes de la pizza de la veille. Voici une matinée au ciel noir bien anodine.

 

22 heures. Elle enfile son manteau en peau de vache et descend les escaliers de l’hôtel. En remontant la rue, un joint à la main, elle croise un groupe de lascars. Elle n'a pas peur d'eux. Ils la connaissent, elle leur lâche son bédot tout en leur faisant la bise. De temps à autres, lorsqu'elle est en rade de schitt, ils la fournissent, et quelques-uns uns la baisent secrètement derrière une porte cauchère. Pourtant, elle les craignait en sortant pour les premières fois en travesti, mais très vite, elle avait compris qu’ils étaient pacifistes. Il n'en était pas de même avec les gens du quartier. Malgré ce qu'ils pouvaient penser d'elle, elle avait bien plus de fric qu'eux, d'où peut être la jalousie de certain. Elle n'aimait pas à Clichy était les critiques des femmes derrière son dos. Beaucoup d'entre elles éprouvent de la répulsion pour ce genre de créature, par crainte que leurs tendres époux n’aillent se faire dorloter par ces monstres de la nature. Elle est économe et opte pour le R.E.R. pour se rendre au bois. Sur le quai, deux skinheads se jettent sur elle, l'insultent de suppôt de Satan, la poussent au sol. Elle reste digne, bien qu'elle ne soit pas dans une position très agréable. Elle retient ses larmes de couler. Elle est sauvée par l'arrivée du train. Ses agresseurs montent dedans. Elle prendra le prochain.

 

Elle se relève au milieu de la foule, sort de son sac un miroir et un poudrier. Elle doit refaire son maquillage. Elle est habituée à ce genre de rencontre. Si elles n’ont pas lieu dans les transports en commun, elles se déroulent au gré des rues. Elle s'en moque, elle accepte son destin en avalant une lampée de whisky. « L'alcool, ça aide à se réchauffer », mais cela l'encourage aussi à affronter la laideur humaine et la répulsion qu’elle éprouve vis à vis de son activité.

 

Elle pénètre dans le bois de Boulogne, en marchant sur les allées qui longent les routes. Elle croise certaines consœurs qui entrent ou sortent de certains fourrés, accompagnées de leurs clients. Au passage, elle en salue quelques-unes. Ce ne sont pas ses amies, seulement des collègues de travail, ou des concurrentes. Certes elle s'en moque ; elle vient ici pour faire du fric, pas pour jacasser ! Elle arrive à son emplacement et surprend une nouvelle. Ici, il faut faire sa place, elle s'est battue pour l'obtenir, elle ne va pas se laisser faire ! Elle demande à sa rivale de partir, l'autre lui rétorque que la rue est à tout le monde et reste en faction. « Ca ne va pas se passer comme ça ! » Elle fonce brusquement sur la nouvelle, lui tire les cheveux, lui griffe le visage, l'allonge au sol et lui enfonce les aiguilles de ses cuissardes dans le dos. L'autre s'est laissé surprendre et repart clopin-clopant.

 

La nuit est fraîche, elle avale une nouvelle gorgée de Whisky lorsqu'une voiture s'arrête. L'homme tentera de négocier le tarif, mais elle a suffisamment d'expérience et de savoir-faire pour ne pas se vendre au rabais. Affaire conclue, elle monte dans le véhicule et conduit son client au parking souterrain de l'avenue Foch. C'est à cet endroit qu'elle a l'habitude d'exercer son commerce. Ils bénéficient du confort de la voiture qui préserve ainsi leur intimité, et puis, c'est plus agréable en cette saison que de se faire allonger sur l'herbe gelée du bois... Le client semble satisfait de la prestation, alors qu'en fait, elle est experte en matière de faire jouir les hommes sans trop donner de son intimité. Les michtons, elle sait comment les faire jouir vite et bien, et les fidéliser de façon à ce qu'ils constituent un revenu fixe... Il la ramène au point de départ. Une cigarette, puis une seconde voiture s’arrête... Le monsieur la conduira à domicile. Elle est ravie, cela double le tarif. Et ainsi passe la première partie de la nuit. Elle enchaîne les passes et bourre son soutien-gorge de billets. Son quatrième client la déposera à une station de taxi de la porte Maillot. Elle a bien travaillé ce soir. Encore 350 euros. Pendant le trajet, elle note ses entrées sur son agenda, et constate qu'elle a rendez-vous le lendemain avec un vieil habitué. Ce procédé lui permet d’aller moins souvent au bois, à peine trois soirs par semaine. C'est plus lucratif que de vendre des crèmes antirides à des vieilles croûtes ! Toutefois, l'échéance de l'opération remet son activité en question. Elle sait pertinemment qu'elle perdra une partie de sa clientèle, et de toute façon, en vieillissant, le tapin ne sera plus une solution. Au commencement de sa carrière de prostitué, elle ressentait du dégoût, et maintenant, il était temps de penser à raccrocher, à faire autre chose puisque ses rêves de femme allaient se réaliser.

 

Elle entre au Club Dandy’s. Coco est accueillie comme une star dans ce night-club, on l'embrasse, on lui tend une coupe de champagne. C'est un personnage, on l'aime ; il n'y a pas de soirée réussie sans elle. Elle traverse la piste en dansant, tenant en sa main le verre qu'on lui a offert. Il y a du monde, l'ambiance est chaude... Elle retrouve aux toilettes la petite Patty qui lui promet de trouver rapidement des bonbons. Elles se séparent. L'étudiante part faire la course qu'on lui a demandé, Coco s'approche du podium et chasse les deux tapettes qui se trémoussent d'une manière ridicule. On la respecte comme si elle était la patronne, après tout, elle en avale des bouteilles ici ! Elle commence à faire son show pendant que Patty la rejoint. Une chorégraphie sensuelle prend forme au rythme de la house. Leurs visages se rapprochent, les langues se mêlent... Les hommes hurlent de plaisir à la vue de ce spectacle. Le comprimé d’ecstasy a changé de propriétaire. Coco continue de se trémousser pendant la montée de la drogue. Avec tout ce qu'elle a consommé depuis qu'elle a ouvert les yeux, elle va enfin pouvoir ressentir le summum de la défonce. Deux mains d'homme se posent sur ses hanches. Elle est euphorique. Pour une fois, elle se laisse faire. Ce qu'elle sent du corps de l'autre qui se frotte contre elle est un bon présage. Il doit être jeune et vigoureux. Elle se laisse peloter un bon moment avant de se retourner. Il est beau, grand, brun, un regard ténébreux... Le mec idéal. Elle dépose un baiser sur ses lèvres, puis le prend par la main et le conduit en dehors de la discothèque. Il est trop mignon, il le lui faut. Dehors, ils s'embrassent encore, sous le regard étonné de quelques passants noctambules perdus là.

 

La montée de la substance les propulse vers les contrées ensorcelées du désir. Dans le taxi, puis dans l’ascenseur, ils se caressent sans répit. Elle ne sait pas ce qu'il a pris, certainement la même chose qu'elle, et peu lui importe. Pour une fois qu'elle rencontre son idéal masculin, au sens plastique du terme, elle ne va pas se priver ! Ils se poussent contre les murs, ouvrent la porte qui claque, et se déshabillent à toute hâte...

 

Lorsque l'étreinte se termine, ils n'ont pas échangé un seul mot. Coco le regarde souriant joyeusement, tout en roulant un splif pendant qu'il se prépare à partir. Il claque la porte sans un au-revoir. Il fait jour, il a compris son erreur. Coco est désemparée bien qu'elle soit anesthésiée à ce genre de situation. Elle pleure. La tristesse sentimentale lorsque l'on est transsexuel est l'unique compagne du quotidien. On a beau offrir ou louer son corps à des centaines d'individus, on n'est jamais vraiment une femme, jamais vraiment un homme. L'unique certitude est que l'ambivalence entre les deux sexes est problématique pour les hommes qu'elle rencontre en dehors du cadre de sa profession... Elle devient songeuse et craintive. Peut-être que l'opération finale ne changera rien à sa solitude ? « Je ne suis qu’une pute ! » Quel homme honorable souhaiterait former un couple avec ce genre de pseudo-femme, vulgaire et inféconde ? Elle devient hystérique, se lève et commence à tout renverser dans sa chambre. Elle ne sera jamais heureuse, sa vie sera toujours un enfer, la mort ne la conduira pas au paradis... Elle se sent sale et condamné... Elle est perdue. « Quel malheur d'être mal-née ! » Il faut mourir, pour que tout cela cesse. Ainsi, elle ne sera plus jamais seule, on la verra comme autre chose qu'un objet sexuel... Elle ouvre la fenêtre et traverse la rambarde du balcon. Elle ne porte que ses bas. Elle se retourne pour voir une dernière fois la misère qu'aura été sa vie, dans la chambre de ce bastringue de bas-étage, puis elle retrouve en elle une lueur d'espoir. Elle ne sera qu'une femme stérile. Elle a assez de fric de côté pour changer de vie, elle deviendra caissière ou vendeuse s'il le faut. Elle ne doit pas abandonner si près du but, c'est ce que lui dira l'anesthésiste tout à l'heure.

 

Elle traverse de nouveau la balustrade, retire ses bas et se prépare une tasse de café. Plus tard, une nouvelle douche pour se laver de la saleté de la nuit, et elle se vêtira comme une femme du monde. La vie lui appartient. Dans quelques semaines, elle aura atteint son but sans faillir, tout aura changé.

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Ce texte a été adapté en court-métrage.

Vous pouvez consulter les photos de plateau prise par Nathalie Jacquault dans l'
album du film.

Prochainement en DVD.

Par Thomas Slut - Publié dans : ceinture2queers
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Mardi 27 septembre 2005

 


 14 ans. Innocent, tout du moins, il le paraît. Jeune, frais, doux et sage. L'enfant de chœur dans la nef conquit les âmes de grenouilles de bénitier. Toujours là à servir la messe, d'ailleurs, le seul de la petite paroisse en ces temps peu propices à la parole de Dieu. Cheveux bruns en ordre, regard bleu intense et peau très blanche... Il est un ange, l'aube lui va à ravir.

             Lorsqu'on lui parle après l'office, il sourit timidement, répond poliment de sa voix fluette et s'éclipse discrètement. Fils de famille nombreuse et modeste, il étudie sans cesse, ne sort pas, joue très peu avec ses frères et sœurs... Il est différent, tout simplement.

             Ses parents s'inquiètent à son sujet. Quelque chose a changé en lui, mais il n'en parle pas. C'est un secret. Il a toujours été très réservé, mais depuis quelques mois, il s'est éloigné des siens. Les conversations entre Guillaume et sa famille se résument aux banalités du quotidien, et encore, il est même devenu difficile de lui faire raconter sa journée au collège.

             En cours aussi, il est distant. Certes bon élève, il ne communique que très peu avec ses camarades. Ils se connaissent tous depuis l'enfance. Il n'est allé vers eux qu'à quelques rares exceptions... A l'école, on faisait comme s'il n’existait pas. Il s'en moquait de toute façon, à 17 heures, il irait prier à l'église. Ah ! L’église ! Toute la vie de Guillaume. Il servait la messe tel un disciple attentionné. Il s'agenouillait tous les jours sur des prie-Dieu pendant des heures et se confessait souvent au père Baudoyer. Le père Baudoyer était son seul ami. Le seul être humain capable de pénétrer l'insondable Guillaume.

             Souvent, la maman de Guillaume, pieuse pratiquante, s'entretient avec le père Baudoyer au sujet de son aîné, mais elle n'obtient rien d'autre que des louanges. Son fils est un bon garçon, sérieux, croyant et pratiquant... Bref, on lui raconte toujours la même chose. Cela la rassure en quelque sorte, car au moins, il évolue de façon droite, avec la rigueur dans laquelle il a été éduqué. Elle n'a aucun soucis à se faire, elle a rempli son rôle de mère.

 *

             Guillaume n'a rien d'un ange, il le sait. Il est plus dépravé qu'il n'en a l'air. En tout cas, son masque est sans faille. Le secret qu'il cache depuis bientôt deux ans ne sera jamais dévoilé. Pourquoi n'est-il pas plus expressif ? Pourquoi ne cherche-t-il pas à vivre comme ses camarades ?

             Pourquoi est-il si distant avec ses proches ? La raison est évidente : il craint de se faire rejeter pour l'impureté de son âme. Il est différent ; il se croit maléfique. Dieu et la religion, il s'en moque éperdument. Cela est la meilleure protection pour échapper  à la cruauté humaine. Le petit démon, lorsqu'il prie, rêve aux hommes, à leurs corps, à ce qu'ils pourront faire ensemble... Le père Baudoyer ne peut rien dire, ni à Dieu, ni à quiconque. Guillaume le tient à sa merci. Guillaume : l'amant démoniaque !

 *

             Le père Baudoyer avait toujours été attiré par les garçons. A une certaine époque, il avait été lui aussi initié par le prêtre de sa paroisse. Lui aussi avait aimé cela. Durant ses années d'études chez les frères, puis plus tard lorsqu'il était séminariste, il avait renouvelé le péché de chair... Etre au service de Dieu lui permettait d'obtenir des faveurs charnelles que le monde reniait.  Il n'est pas devenu prêtre par amour de Dieu mais par passion pour les hommes... Il adorait son confessionnal et le pouvoir de suggestion qu'il pouvait exercer sur les jeunes pénitents... Le père Baudoyer n'était pas un saint, contrairement à ce qu'on aurait pu croire.

 *

             Le père Baudoyer était plutôt bel homme, au grand dam de ses paroissiennes. Il venait d'atteindre la quarantaine en conservant une image fraîche et un corps d'athlète. Lorsqu'une fidèle devenait trop entreprenante, il la rappelait à la voie de Dieu.

 

              Cependant, il n'y avait pas que chez les femmes qu'il faisait naître des désirs endiablés. Guillaume, alors âgé de 12 ans, lui demanda à se confesser. Le prêtre fut d'abord surpris par les propos de l'adolescent, mais comme la séduction était réciproque, l'entretien se termina par un déflorage dans le confessionnal.

  

 

            L'enfant partit satisfait, le sourire aux lèvres. Il avait réalisé son rêve. Le curé était heureux aussi. Le garçon était mignon et s'était offert généreusement. Pour un novice, il avait montré tant d'enthousiasme que le simple rite d’initiation prit bientôt la tournure d'une liaison fusionnelle. Il ne se passa plus un jour sans que les amants ne s'étreignirent... L'amour de Dieu leur fournissait un alibi indéniable face au reste du monde, ainsi, ils étaient heureux...

 *

             Après ces deux années de liaison secrète, le point de vue des amants commença à diverger. En effet, il était question d'avenir pour Guillaume. Entrant en troisième, il devait penser à s'orienter pour l'année suivante. Il envisageait de suivre un cursus littéraire avec option théâtre. Etant donné ses résultats scolaires brillants et une participation remarquable aux spectacles du collège, et ce, malgré sa timidité, les parents de Guillaume consentaient à le laisser aller étudier à Paris. L'adolescent modèle était optimiste. Tout fonctionnait comme il en avait rêvé. Il serait loin du Puy-de-Dôme et pourrait s'affranchir tel qu'il l'avait souhaité : plus besoin de vivre dans la clandestinité d'un quotidien secret.

 *

             Le père Baudoyer ne comprenait pas son jeune amant. Pourquoi voulait-il partir si loin ? Pourquoi cette ambition littéraire? Pourquoi ne voulait-il plus vouer sa vie à Dieu ? Guillaume ne l'aimait peut-être plus... Tout devint confus dans l'esprit de l'abbé. Les étreintes firent place peu à peu à des disputes. Leur liaison allait ainsi s'achever. Le père Baudoyer refusait d'accepter la situation. Il devint jaloux et suspicieux. Guillaume le quittait pour aller tenter le diable avec d'autres garçons... Et puis, les jours passèrent... à force de discordes, le garçon vint de moins en moins souvent à l'église après les cours. La jalousie du prêtre augmenta ardemment.

 *

             Après chacune de leurs entrevues, Guillaume rentrait en colère à la maison. Ses parents s'inquiétèrent, car en plus d'être fermé comme une huître, il les empêchait de communiquer avec lui par une hostilité violente. Quelque chose n'allait pas. Ils tentèrent d'en savoir plus auprès du curé qui ne leur fut d'aucun secours. Ils devaient donc regarder leur fils souffrir sans pouvoir l'aider. Ils étaient tristes mais acceptaient la situation. Après tout, peut être n'était-ce qu'une crise liée à la puberté ?

 *

 

             La jalousie du curé devint de plus en plus étouffante pour Guillaume. Maintenant, il ne pouvait plus se concentrer sur ses cours, ses résultats chutèrent rapidement, le sommeil lui devint de plus en plus difficile à trouver. Un soir, il entendit une discussion entre ses parents à son sujet. Le père Baudoyer en savait bien plus qu'il n'en laissait entendre... Guillaume comprit alors qu'il devait rompre au plus vite avec son amant, et étant donné son jeune âge, qu'il avait le pouvoir légal de le dominer.

             Il se rendit le lendemain matin à l'église afin de rompre et d'obtenir la paix... Il menaça le prêtre de tout révéler à la police s'il ne renonçait pas à lui. Le père Baudoyer s'offusqua et traita l'éphèbe de suppôt de Satan, et les larmes aux yeux, pleins de reproches, tenta de supplier le jeune homme de ne rien dire à quiconque.

             L'attitude du curé avait dépassé ce que Guillaume craignait. Certes, il acceptait les reproches, mais les insultes dans la bouche d'un homme de Dieu, cela lui parut insupportable. Il prit le crucifix sur l'autel et en asséna un coup violent au visage de son amant. Le curé, voulant rattraper l'arme et calmer l'adolescent manqua son geste. Le sang coulant de sa tempe et la douleur l’empêchèrent d'avoir des mouvements objectifs. Il arracha la chemise de Guillaume, qui le martela de coups. L'abbé hurlait au sol et implorait Dieu d'être clément avec le jeune homme. Le jouvenceau frappait du pied le prêtre tout en hurlant "salaud", et lui fracassa le crâne avec la croix divine.

 *

             L'adolescent, maculé du sang de sa victime, s'enfuit en courant, le crucifix en main. Il traversa le village sous le regard étonné des habitants. Il rentra à la maison et s'enferma à double tours dans sa chambre. Là, il se laissa tomber à genoux sur le parquet. Cela fit un bruit atroce. Il se tenait là, au sol, s'arrachant les cheveux par poignées, hurlant et gémissant comme un enfant. Sa mère, attirée par ce vacarme essaya d'entrer dans la chambre de l'adolescent, mais elle resta bloquée dans le couloir. Elle essayait de parler à Guillaume, de le convaincre d'ouvrir la porte, mais il ne l'entendait pas.

 *

             Pendant ce temps, à l'église, une voisine, attirée là par la sortie intriguante de Guillaume, trouva le curé gisant au sol. Il respirait encore avec peine. Son visage était devenu difforme, une flaque de sang auréolait sa tête. Elle courut immédiatement téléphoner aux pompiers et aux gendarmes qui arrivèrent dans l'instant. Elle leur raconta ce qu'elle avait vu ; on transporta l'abbé à l’hôpital. Elle l'accompagna dans l'ambulance.

 *

             Les gendarmes se présentèrent immédiatement au domicile des parents de Guillaume. Ils expliquèrent à Madame Girard ce que l'on reprochait à son fils. Elle pâlit puis, malgré sa stupéfaction, les conduisit à la porte de la chambre du gamin. Il ne semblait pas les entendre et hurlait de terreur. Les officiers de gendarmerie trouvèrent l'adolescent couché par terre, gesticulant dans tous les sens, couvert de sang et de bave. Il était à demi-chauve. La mère s'évanouit à la perception de cette vision d'horreur. On fit venir un médecin pour calmer le petit, qui ne faisait que crier et se débattre lorsqu'on l'approchait.

             Quand Madame Girard reprit connaissance, le docteur administrait un sédatif puissant par injection à Guillaume. Elle ne comprenait pas et restait impuissante. De son côté, l'adolescent ne cessait de bredouiller un charabia incompréhensible, jusqu'à ce que, plus tard, on put distinguer : "Il m'a violé, il m'a violé". Par crainte d'un nouveau pic de violence, on lui passa une camisole et on le conduisit à l’hôpital psychiatrique 

 

   *

             Guillaume passa 24 heures bâillonné dans une chambre capitonnée, puis les psychiatres, ayant remarqué son calme, malgré des pleurs intempestifs, commencèrent à s'entretenir avec lui. Il était assez bon comédien, sa mise en scène était parfaite. Il donnait parfaitement le change, et convainquit sans problème les médecins d'un viol. Il avait les symptômes d'un choc post-traumatique, tout semblait cohérent. On lui fit passer des examens médicaux qui révélèrent que l'adolescent n’était plus vierge et subissait régulièrement la sodomie. Le résultat de certaines analyses démontrèrent d'ailleurs la présence de sperme dans son anus.

 *

             Le Procureur de la République, informé de l'affaire avait demandé à obtenir régulièrement les résultats des tests médicaux. Cette affaire lui tenait particulièrement à cœur, car comme tout père de famille respectable, la pédophilie l'insupportait. Il prit d’emblée des mesures judiciaires contre l'abbé Baudoyer. Ce dernier, étant toujours hospitalisé, eut la désagréable surprise de se réveiller menotté dans son lit, un gardien de la paix à la porte de sa chambre.

 *

             De son côté, Guillaume semblait fort secoué et ses psychiatres paraissaient pessimistes quant à une éventuelle sortie. Il resterait là, en observation continue, dans l'isolement le plus total, afin de lui permettre de se ressourcer et d'affronter plus tard la justice. Bien que le Procureur semble prendre parti pour l'adolescent, il n'en oublie pas moins que le jeune homme s'est rendu coupable d'un acte de violence inqualifiable.

  *

             La presse aussi suivait l'affaire, bien qu'il lui soit difficile de trouver des informations à fournir à son public. Au niveau juridique, tout se passait à huis clos. Rien ne filtrait. Les journalistes recueillirent des témoignages sur les deux parties mises en causes par le biais des villageois, mais aucun d'eux ne voulait réellement se prononcer... Tout cela était si compliqué pour une petite commune paisible d’Auvergne. Toutefois, certains, sous condition d'anonymat, crachèrent sur l'un et sur l'autre. Les ragots allaient bon train. Les moindres faits et gestes des Girard étaient analysés. Ils n'avaient plus droit au respect de leur vie privée. Tout était bon pour les charognards...

 *

             Guillaume était toujours interné, mais après quatre semaines dans la chambre capitonnée, les psychiatres décidèrent de le transférer au pavillon des adolescents dépressifs. Là, il put recevoir quelques visites de ses parents. Il se confortait dans son histoire de viol, et petit à petit, il renoua le dialogue avec eux. Ils étaient plus proches, et très attentifs à l'adolescent. Lui, qui n'avait pas été câlin depuis très longtemps, éprouva le besoin d'être choyé comme un enfant qu'il n'était déjà plus.

             Les entretiens avec les médecins étaient plus longs et plus profonds de sens. Le piège tendu à l'abbé Baudoyer se refermait de plus en plus chaque jour. Guillaume, victime d'un viol, cela ne faisait plus l'ombre d'un doute pour personne ! Et pourtant, quelle perfidie ! Il jouait le rôle de sa vie. Lui seul en avait conscience, cependant, se sentant observé, il ne retirait jamais son masque. Il vivait avec comme une seconde peau.

 *

             Durant cette période, l'abbé pédophile avait été désavoué par le clergé et montré du doigt par différents archevêques. D'ailleurs, alors qu'il allait quitter l’hôpital pour être transféré en maison d'arrêt, l'évêque de Clermont-Ferrand vint le voir pour s'entretenir avec lui de son inqualifiable conduite.

             Il était le seul à croire en l'innocence du petit curé de campagne concernant l'hypothèse d'un viol, mais néanmoins, il ne viendrait pas témoigner en sa faveur. En effet, le monde ecclésiastique a beau paraître fermé, les secrets circulent toujours...

             Le père Baudoyer avait donc de quoi s'inquiéter, car la seule personne qui aurait pu maintenant le secourir était son accusateur. Il réfléchit pour assurer sa défense, mais même son avocat paraissait pessimiste. Tant bien même on pouvait prouver qu'il n'y avait pas eu viol, il serait tout de même reconnu coupable d'acte de pédophilie sur mineur de moins de 15 ans.

 

               Arrivé dans sa cellule, il se mit à prier, à invoquer Dieu pour qu'il lui pardonne ses péchés. La réponse divine se fit entendre par le biais des autres prisonniers. En effet, la raison de l'incarcération du curé s'était propagée dans l'enceinte pénitentiaire, si bien qu'il devint rapidement le souffre-douleur des autres taulards. Il fut roué de coups à plusieurs reprises. Les mâtons organisaient la violence qui entourait l'abbé. Il n'avait aucun allié. Il était seul avec son désespoir. Il aurait voulu que la vie s’arrête mais Dieu était trop occupé pour rappeler ce pauvre pécheur ! Il affronterait donc la justice des hommes.

 *

             Dès que les psychiatres de Guillaume le trouvèrent en état moral d'affronter le procès, celui-ci put commencer. L'adolescent paraissait faible et avait beaucoup maigri, mais il était maintenant capable de tenir une conversation et de décrire avec précision l'ensemble des actions durant ce fameux viol et cette liaison pédophile. A la barre, il parlait clairement même s'il paraissait quelque peu intimidé. Son discours attirait la sympathie des jurés, et si l'audience ne s'était pas déroulée à huis clos, il aurait très certainement conquis le public.

 

   

        Le procureur avait mis en avant toute sa ténacité durant l'interrogatoire du jeune homme, et insistant sur la violence bestiale avec laquelle il s'était acharné sur le prêtre, l'avait fait pleurer. Guillaume ne cherchait pas à s'excuser, bien au contraire, il s'accusait de ce crime. Le juge décida d'ajourner le procès jusqu'au lendemain.

 *

             Le procés reprit par l'audition des témoignages des psychiatres de Guillaume. Ils expliquèrent entre autre le comportement de l'adolescent et appuyèrent la thèse du viol. Par ailleurs, les tests médicaux pratiqués prouvaient qu'il y avait eu des rapports sexuels entre les deux parties, et étant donné la timidité du jeune homme, il n'aurait jamais pu provoquer les gestes de l'abbé. Ils réfutèrent d'ailleurs l'hypothèse d'une supercherie lorsque le procureur les questionna. Le jeune homme était beaucoup trop faible d'après eux pour se livrer à ce genre de mensonge...

 *

              Vint ensuite le tour des Girard d'être appelés à la barre. Ils eurent à décrire le comportement de leur fils durant ces 3 dernières années et l'isolement dans lequel il s'était enfermé. Madame Girard se laissa d'ailleurs emporter par ses sentiments et déclara qu'elle ne croirait plus jamais en Dieu. Il y eut un silence glacial après ses propos. 

 

 *

              L'avocat du père Baudoyer ne savait plus de quelle façon plaider. Il était jeune et inexpérimenté ; ses questions étaient gauches et maladroites. Il ne pourrait rien faire pour son client. L'abbé Baudoyer le savait, personne ne pouvait rien pour lui. Lorsqu'il fut appelé à la barre, il répondit coupable à tous les chefs d'accusation, et, dans un élan de remords, il regarda Guillaume droit dans les yeux et lui demanda pardon. Il pensait que peut-être le jeune craquerait et avouerait qu'il n'y a pas eu viol, mais l'adolescent perplexe lui rendit un regard haineux. On remit les menottes aux poignets du curé. Le jury entrait en délibération.

  *

               Une heure plus tard, la cour rendit son verdict. On traita d'abord du cas de Guillaume, la peine de travaux d'intérêt général plébiscitée par le procureur n'aurait pas lieu, à condition que le jeune homme bénéficie régulièrement d'une assistance médicale et psychiatrique jusqu'à sa majorité. Cela sembla rassurer tout le monde. Le père Baudoyer avait des sueurs froides, et lorsque le couperet tomba, il s'évanouit. Bien qu'il s'était préparé à la sentence, il n'avait cessé de croire en la bonté divine. Dieu l'a abandonné, il croupira à perpétuité en prison.

 *

              Les Girard s'installèrent à Paris durant les dernières semaines de convalescence de Guillaume. Le Père trouva un emploi de directeur dans un Franprix, et la mère s'occupa de l'installation de la famille dans un petit nid douillet. C'était la meilleure solution pour tous, afin d'oublier cette sordide histoire, et reconstruire auprès de Guillaume et de ses études une vie de famille épanouie. Il avait besoin de leur soutien pour avancer et leur fut reconnaissant de cette délicate attention.

  *

              Après une adolescence choyée loin des bancs de l'église, et une réussite scolaire fulgurante, Guillaume entra au conservatoire. Plus tard, il deviendra un grand comédien reconnu et adulé du public. Il avoua son homosexualité à l'âge de 18 ans. Ses parents ne furent pas réjouis en apprenant la nouvelle, toutefois, il était bon de le voir heureux avec son petit ami. Cependant, dès qu'il n'était pas là, on maudissait le père Baudoyer en espérant très fort que cette expérience perverse n'ait aucun effet néfaste sur le comportement de leur aîné.

 *

               Le père Baudoyer mourut en prison quelques mois après le procès. On le retrouva pendu dans sa cellule. Il n'avait laissé aucune explication, cependant, nul n'ignorait qu'il avait été le sujet de multiples sévices corporels et viols en tout genre dans l'enceinte pénitenciaire. Avant de rendre son dernier souffle, on l'avait seulement entendu dire qu'il ne croyait plus ni en Dieu, ni en l'être humain.

 

Par Thomas Slut - Publié dans : ceinture2queers
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Mardi 27 septembre 2005

          

  Dans la réserve, il renifla une dernière fois l’odeur du carton contenant le dernier roman de Virginie Despentes. Il l’avait attendu durant des semaines. Aujourd’hui, le lot était enfin arrivé. Il avait préparé une jolie tête de gondole afin de mettre cet ouvrage en valeur. Bien qu’il ne l’ait pas encore lu, il l’aimait déjà. Il savait qu’après une dure journée de labeur au Virgin, passé le tourniquet du métro, il pourrait se délecter du moindre mot et se noierait dans l’histoire.

 

             Théodore inspecta son rayon, puis observa les clients déambuler dans les allées. Pour beaucoup d’entre eux, la passion de la littérature s’était transformée en addiction. Il était leur semblable, à la différence qu’il était en quelque sorte leur guide spirituel. Son métier de vendeur lui conférait ce rôle. Aucun acteur de cinéma n’aurait pu porter à l’écran cette fonction aussi dignement que lui. Il connaissait par cœur les éditions, les auteurs, les différentes publications, les types d’œuvres et leurs contenus. Il n’avait qu’un amour : celui des livres. Chaque nouveauté sur le catalogue des fournisseurs, passait entre ses mains pour rejoindre ensuite sa collection personnelle. Il aurait pu créer une bibliothèque rien qu’en ouvrant son appartement au public.

             Son amour pour les livres naquit lorsque sa mère lui avait enseigné la différenciation des lettres et des syllabes. Ce qu’il avait découvert était magique, si bien que son apprentissage de la lecture fut rapide et efficace. A la rentré du cours préparatoire, il avait lu à voix haute, de manière parfaite les dix premières pages du manuel d’initiation scolaire avec la perfection d’un conteur. L’institutrice en fut si émerveillée qu’on lui fit sauter des classes… Jusqu’au collège, il fût un élève brillant et attentif. Cela s’inversa au lycée. Non pas pour marquer sa rébellion comme les autres adolescents, mais parce qu’il vivait dans un monde littéraire parallèle imaginaire. Quelle que soit la matière, à l’exception du cours de lettres, il préférait lire tout ce  qui lui passait sous la main : romans, essais, nouvelles, théâtre, théologie… Il perdit alors son avance scolaire, et force d’aide d’une psychothérapie, il finit par obtenir son bac et entrer en fac de lettres. Pour financer ses études, il se fit embaucher chez Virgin comme vendeur au rayon librairie. C’était il y a dix ans. Depuis, il n’avait jamais quitté cet emploi. D’ailleurs, il s’y était tellement investi qu’il avait finalement préféré renoncer à sa vocation d’enseigner le français. Qu’aurait-il bien pu faire d’intéressant au fond d’un lycée d’une zup ? Ici, il avait appris à reconnaître les vrais passionnés. Certains d’entre eux étaient devenus ses amis. Il avait gagné au change. Philosophiquement parlant, il était en harmonie avec son  moi profond.

 

             A onze heures trente, comme on le lui avait demandé, il gagna le bureau de Monsieur Bredelet, le directeur. Au préalable, il prit avec lui le listing des premières ventes de la journée. Même s’il n’y avait aucune raison apparente de lui reprocher quoi que ce soit, Théodore préféra préparer sa défense au cas où on déciderait de l’attaquer sur son travail. Il n’avait pas de soucis à se faire, la despente se portait bien, comme le reste de son rayon : toujours impeccable. Monsieur Bredelet le regarda en souriant puis lui demanda de s’asseoir. Il déboucha une bouteille de champagne et en tendit une coupe à Théodore.

« Vous savez à quoi nous trinquons ?

- Non, répondit théodore, perplexe.

- Et bien, au vu de vos résultats brillants, de vos compétences et de l’amour de votre métier, j’ai décidé de vous congratuler. Après le départ en retraite de Mme Rosemond, vous prendrez sa place à la tête de l’ensemble des rayons librairies de notre magasin.

- Si je m’attendais à cela…

- J’ai confiance en vous. Vous donnez à notre clientèle une digne image de Virgin. Si tous nos employés pouvaient être comme vous ! » s’exclama le directeur.

 

             Lorsqu’il redescendit au magasin, la tête lui tournait. Or, il fût obligé de recouvrer ses esprits rapidement. Un jeune homme, d’environ dix sept ans, tentait de décoller l’antivol au dos de la couverture d’un roman, tapi à l’angle d’une issue de secours. Théodore posa sa main sur l’épaule de l’adolescent qui blêmit en se retournant. Le vendeur lui adressa un sourire et lui prit le livre des mains. Ce n’était pas la première fois qu’il apercevait le jeune homme. Maintenant, ses soupçons étaient fondés. Le jeune homme fût surpris quand Théodore lui donna rendez-vous à l’entrée du métro à 19heures. L’incident oublié, Théodore prit le livre, le rapporta à la réserve et y apposa un nouvel antivol.

             En fin de journée, le nouveau responsable passa en caisse avec l’ouvrage qu’avait tenté de dérober le jeune homme. A la sortie du magasin, celui-ci l’attendait. Théodore lui offrit le livre, tout en lui adressant une remontrance fraternaliste. Le grand dadet baissait les yeux, coupable, tout en écoutant le sermon du vendeur. Théodore lui expliqua qu’un livre se respectait car il avait une âme. Il reflétait celle de son auteur, qui s’y était beaucoup investi, en livrant son cœur, ses forces, ses faiblesses, ses connaissances, ses inquiétudes et ses certitudes. Le discours passionné de Théodore pénétrait l’inconscient du jeune homme si bien que le temps passant n’avait aucune emprise sur eux. Que ce soit dans le métro bondé, ou bien dans la rue des envierges, l’adolescent continuait de boire les paroles du vendeur. Il était magnétisé au point qu’il se retrouva sur son pallier. Ni l’un ni l’autre ne s’étaient aperçu de la longueur de cet exposé. Théodore invita son compagnon à entrer.

            Lorsque Pierre passa le seuil de la porte, il fût émerveillé par ce qu’il découvrit à l’intérieur de l’appartement. Il y avait des livres partout ; chacune des pièces en était tapissé tel la caverne d’Ali Baba. Théodore était ravi par la réaction candide et joyeuse de Pierre qui piochait des bouquins par-ci par-là, en lisait quelques lignes et humait l’odeur du papier. Il était grisé par tant de lettres. « 3 872 livres exactement », dit Théodore. Tous lu, classés par genre et par auteur. Dans le salon, on trouvait les romans, les nouvelles, les essais, les pièces de théâtre et la poésie. Dans la cuisine, il y avait des livres de recettes, de médecine, et des vademecums d’œnologie. Dans la chambre, des contes et des romans de chevet. Dans les toilettes, les bandes dessinées. Les deux hommes discutèrent jusqu’à tard dans la nuit de leur passion commune. Pierre avait trouvé son mentor, Théodore voyait en lui la projection de son adolescence. Une amitié fraternelle naquit ce soir là.

 

             Il se virent régulièrement pour parler de leur centre d’intérêt commun. Peu à peu, Théodore apprit à connaître Pierre. En dehors d’avoir la même passion, le lycéen envisageait l’enseignement des lettres. Pour l’initier, Théodore l’emmena avec lui dans une association de Belleville où il apprenait à des mères de familles musulmanes la lecture du français. Petit à petit, il délégua le professorat au jeune homme, qui à son tour, faisait naître dans les ateliers, un goût prononcé pour la lecture.

            Plusieurs mois passèrent ainsi. A quelques semaines des épreuves du bac, Pierre était désemparé. Il devait renoncer à ses rêves car son père était gravement malade et ne tarderait pas à les quitter. Sa mère n’avait jamais travaillé. Personne ne pourrait l’aider. Théodore refusa de laisser tomber son petit protégé dans la neurasténie. Dés lors, le canapé du salon devint le lit de Pierre, et le rayon des bandes dessinées de Virgin son job.

 

            Théodore et Pierre étaient inséparables. Complices de tous les instants, le lien qui les unissait se renforçait au gré des jours. Ils parlaient bouquins sans cesse, donnaient des cours d’alphabétisation ensemble, fréquentaient les bars philosophiques… Si bien que l’élève, poursuivant ses études sous l’influence fraternelle de son mentor, finit par le dépasser. Quinze ans plus tard, Pierre était devenu Maître de conférence à la Sorbonne.

             Un jour, Pierre prit conscience qu’il pouvait voler de ses  propres ailes. Il loua un appartement. Une fois qu’il eut passé la porte, Théodore réalisa le vide laissé par son compagnon. Les 6317 livres qu’il avait à présent ne le rassurèrent pas. Il les inventoria plusieurs dizaines de fois, les reclassa… Rien à faire. Il comprit qu’il était amoureux. Non pas de ses livres comme il s’était toujours plu à le penser, mais de ce petit voleur à l’étalage ! Il voulu se divertir en relisant les chroniques de San Francisco, mais rien ne dissipait son mal. Pour la première fois de sa vie, il pleura à cause d’un histoire : sa propre histoire. Il prit un somnifère sans  pour autant trouver le sommeil. Il en fût ainsi les nuits suivantes.

             Dans son nouvel appartement, Pierre se sentait mal à l’aise. Il avait beau ranger et déranger ses livres, rien ne trouvait sa place. Il manquait quelque chose ; quelque chose d’essentiel. Ne parvenant pas non plus à s’endormir, il sauta dans un taxi en pleine nuit et débarqua chez Théodor. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Quand Théodore embrassa langoureusement Pierre, celui-ci eut un mouvement de recul. Il observa son ami, lui lança un sourire et dit : « Tu en as mis du temps à comprendre ! ». Puis ils s’étreignirent de nouveau.

 

Par Thomas Slut - Publié dans : ceinture2queers
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Mardi 27 septembre 2005


 

Salim promenait son regard sur les cloisons tapissées d’annonces d’offres d’emploi de l’ANPE. Aujourd’hui, pas grand-chose de nouveau… Il venait en ce lieu si souvent qu’il connaissait au mot près le contenu des propositions. Cette situation commençait à peser lourd  sur son moral. Cet après midi encore, il ne pourrait proposer sa candidature qu’à deux sociétés. Passer tant de temps à chercher pour ne rien trouver. Salim se força à rester optimiste lorsqu’il s’avança du publiphone. « Ca doit marcher », se dit-il. Il décrocha l’appareil et composa le premier numéro. On lui rétorqua que l’annonce n’est déjà plus d’actualité. Il raccrocha, soupira un instant : « Pas grave, comme d’hab !». Il appela la seconde entreprise. On lui raccrocha au nez dés qu’il prononça son nom de famille. « Monde de fachos ! » hurla t’il sous le regard médusé des autres demandeurs d’emploi.  

            Dans la rue, il ne parvint pas à se calmer. Il sembla croire que le monde ne voulait pas lui laisser sa chance. Exceptionnellement, il n’irai pas boire son café à l’open. Marre de l’hypocrisie maraisienne ! On allait encore lui courir après. Ce n’était pas d’une bite dont il avait besoin, mais d’un job ! Peu lui importait la fonction, pourvu qu’il puisse cesser de taxer ses parents et voler de ses propres ailes à temps complet. Métro Hôtel de ville, les gens étaient chargés de paquets du BHV, portaient des lunettes de soleil Dior, ou exhibaient fièrement la panoplie complète de la fashion victime. Correspondance ligne 5, direction Bobigny. Ce n’étaient déjà plus les mêmes, il y avait plus de couleurs. Les expressions étaient plus tristes, fatiguées par la ségrégation … Ras le bol. Il arriva à la cité de l’étoile, passa le comité d’accueil. Les lascards ne l’accostaient plus, ils avaient compris qu’il ne voulait pas de leur shitt…  S’il n’était pas reubeu, on lui aurait cassé les couilles, or ici, la couleur de sa peau le préservait. Finalement, il rêvait de quitter un ghetto pour s’installer dans un autre… Peut être qu’un jour, il y parviendrait. La cité contre le marais. « Continu d’y croire ! »pensa-t-il.  

           Il arriva sur son pallier. A l’intérieur, le téléphone sonnait. Il pénètra dans son studio à toute hâte. C’était encore sa mère qui le harcelait « Mon chéri, faut que tu trouves du travail… On peut plus t’aider longtemps… Rentre à Marseille avec ta famille, c’est là ta place… Si tu n’as rien trouvé dans 8 jours, on viendra te chercher… ». A ce dernier propos, Salim fut dépité. Non au retour dans la famille ! C’était ici qu’il voulait vivre. Il irait porter des cageots sur les marchés s’il le fallait, mais il ne quitterait pas sa vie. Jamais il ne renoncerait à sa liberté.   

Le lendemain, Salim arpenta la rue Oberkampf afin de trouver peut-être une place à la con dans un resto branchouille. De bar en bar, toujours la même réponse négative. « Ne pas désespérer ». Il promènait ces cv avec la détermination d’un lion affamé. Il arriva enfin au Lieu-dit. Le service n’était pas encore terminé. Il restait encore quelques clients dans la salle. La barmaid l’accueillit. Il sortit son speech avec la précision, la régularité et la justesse d’un acteur. Elle observa attentivement son cv, et contrairement aux autres patrons qu’il avait rencontré auparavant, elle décida de le conserver « Tu n’as pas d’expérience, mais on ne sait jamais… ». Salim esquissa un sourire avant de se retirer. 
 

Dans le fond de la salle, Pierre-Yves Dumoulin et son assistant avaient observé la scène sans en perdre une miette. Ils tombèrent tous deux sous le charme du jeune maghrébin. Salim avait une prestance à crever l’écran : c’était lui qu’il leur fallait. L’assistant n’avait pas eu le temps de formuler une éventuelle objection quant à la sexualité de Salim que son boss était déjà sur le pas de la porte. 
 

Sur le trottoir, Salim alluma une cigarette. « Si seulement ça pouvait le faire ici !  En plus, le quartier à l’air sympa ! Ce serait chouette d’emménager par ici ! ». On lui frappa sur l’épaule. Il se retourna, surpris. Un homme bedonnant d’une cinquantaine d’années, serré dans son costume Gucci lui tendit la main pour le saluer. Le jeune homme marqua un temps d’hésitation puis serra la main de ce mystérieux quinquagénaire. Le vieux se présenta à Salim. Il était producteur de film, de film X, de film X gay… Salim recula « pas moyen ! ». L’autre ne se laissa pas impressionner, et continua son argumentaire de séduction. Salim l’écouta et finit par accepter la carte de visite du producteur avant de s’en aller.  

 

Plusieurs jours passèrent sans que le moindre emploi ne pointe le bout de son nez. Le téléphone sonna de nouveau. Cette fois ci, c’était la banque. Salim ne répondit pas. « Monsieur Ouechtati, renflouez votre compte !  ». « Et merde ! ». Dans la précipitation, le jeune homme appela sa mère, mais il comprit au son de sa voix qu’il n’en obtiendrait rien. Il fût même obligé de lui mentir en annonçant qu’il avait trouvé un travail. « Félicitations ! » lui répondit-elle, si bien qu’il s’inventa un début de carrière chez monoprix et des nouveaux collègues… Au bout du compte, cet appel lui avait détruit le moral : il ne savait plus vers qui se tourner. Ce fût à cet instant que son regard tomba sur la carte de visite de « Tel des Diables ». Il composa le numéro de téléphone et obtint un rendez vous dans la journée.  

 

Salim n’était pas très rassuré. Axel, l’assistant de Pierre Yves le fit entrer dans le bureau du PDG. L’autre l’accueillit chaleureusement. Salim resta distant, puis se laissa embobiner par la prestance et l’assurance de son hôte. A la fin de leur rencontre, il accepta de tourner sans préservatif pour 1 000 euros. On ne lui demandait même pas son statut sérologique. La seconde partie du casting se déroula dans l’autre pièce avec Axel pour Partenaire. Ils baisèrent frénétiquement tandis que Pierre-Yves s’astiquait le manche derrière son moniteur. 
 

Après cette baise, Axel retourna dans le bureau de son patron, le regard épanoui. « Ce mec est le coup du millénaire ! » lançait-il à son patron. Pierre Yves ne se laissa pas attendrir et ordonna à son assistant de s’affairer immédiatement aux contrats de Salim, et à l’organisation de son départ imminent pour le tournage en Roumanie.

              

              A son retour d’Europe de l’est, Salim consulta son répondeur. 24 messages de sa mère, folle d’inquiétude, menaçant de débarquer s’il ne lui donnait pas rapidement signe de vie. Il la réconforta immédiatement, avant d’écouter la suite des  messages. Surprise : Marjolaine du Lieu-dit, lui proposait de faire un essai comme commis de cuisine la semaine suivante ; il était si joyeux qu’il se mit à sauter sur le clip clap comme un enfant et tomba en éclatant de rire.  

          23h45. Fin de service. Comme tous les soirs, avant de quitter son travail, Salim alla s’asseoir au comptoir afin de faire le point sur la journée avec Marjolaine. Ce soir, la patronne semblait occupée à discuter avec quelqu’un de proche. Elle présenta son ami à Salim . Immédiatement, une alchimie magique naquit entre les deux hommes, si bien qu’ils passèrent la nuit ensemble…  

             Le soleil passait au travers des persiennes de la chambre d’Antoine. Salim et lui étaient enlacés, à demi nus, paisiblement endormis lorsque le portable de Salim sonna. A demi éveillé, il envoya balader sa mère. Pour une fois, ce n’était pas elle son interlocutrice ! Pierre-Yves lui proposait un nouveau film. « Hors de question ! » rétorqua bruyamment le jeune homme, réveillant ainsi son compagnon, qui suivit la conversation l’oreille attentive. Salim raccrocha et s’aperçu qu’Antoine avait comprit ce dont il s’agissait. Il était confus : le secret qu’il taisait depuis leur rencontre allait être percé au grand jour. Craignant de tout perdre, il préféra jouer la carte de la sincérité, et tomba en larme au fur et à mesure qu’il se confiait à Antoine. Son amant le prit dans ses bras, puis  le rassura avec de brûlants baisers. Antoine savait depuis longtemps pour le film, et avait préféré se taire. Ce n’était pas important à ses yeux, c’était loin derrière. Il avait confiance en Salim. D’ailleurs, tant d’honnêteté et d’innocence l’         avaient touché au point qu’il se décida enfin à lui déclarer un amour inconditionnel et passionné. 

Quelques jours plus tard, Salim attendait seul les résultats de ses tests de dépistage au centre du figuier. Antoine est retenu au bureau pour une réunion importante. Quand la doctoresse lui annonça les résultats, il voulu revenir en arrière et ne jamais avoir entendu cela. D’abord abattu, toutes ses idées s’emmêlèrent dans son esprit. Puis, il finit par exploser de colère, et quitta le cabinet médical en courant, sans que le médecin n’ait pu réussir à le calmer. Il en fut de même lorsqu’il entra dans le bureau de Pierre Yves Dumoulin tel une furie. Il attrapa le producteur par le col, lui asséna plusieurs coup de poings au visage et l’allonge au sol pour l’étrangler. Axel essaya d’empêcher cela, mais il n’était pas de taille face à Salim qui l’envoya voler contre le mur. Entre ses mains, Pierre Yves expira son dernier souffle. Axel reprit ses esprit, attrapa une chaise et la fracassa sur Salim dont les os se brisèrent… Lorsque plus personne ne bougea, Axel tomba à genoux au sol et pleura toutes les larmes de son corps.



Ce texte a été adapté en court-métrage.
Vous pourrez découvrir ce film prochainement en DVD dans sa version originale ou dans sa version hard.
La version originale, sortie est à nouveau visible ici.


Par Thomas Slut - Publié dans : ceinture2queers
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