Dans la réserve, il renifla une dernière fois l’odeur du carton contenant le dernier roman de Virginie Despentes. Il l’avait attendu durant des
semaines. Aujourd’hui, le lot était enfin arrivé. Il avait préparé une jolie tête de gondole afin de mettre cet ouvrage en valeur. Bien qu’il ne l’ait pas encore lu, il l’aimait déjà. Il savait
qu’après une dure journée de labeur au Virgin, passé le tourniquet du métro, il pourrait se délecter du moindre mot et se noierait dans l’histoire.
Théodore inspecta
son rayon, puis observa les clients déambuler dans les allées. Pour beaucoup d’entre eux, la passion de la littérature s’était transformée en addiction. Il était leur semblable, à la différence
qu’il était en quelque sorte leur guide spirituel. Son métier de vendeur lui conférait ce rôle. Aucun acteur de cinéma n’aurait pu porter à l’écran cette fonction aussi dignement que lui. Il
connaissait par cœur les éditions, les auteurs, les différentes publications, les types d’œuvres et leurs contenus. Il n’avait qu’un amour : celui des livres. Chaque nouveauté sur le
catalogue des fournisseurs, passait entre ses mains pour rejoindre ensuite sa collection personnelle. Il aurait pu créer une bibliothèque rien qu’en ouvrant son appartement au
public.
Son amour pour les
livres naquit lorsque sa mère lui avait enseigné la différenciation des lettres et des syllabes. Ce qu’il avait découvert était magique, si bien que son apprentissage de la lecture fut rapide et
efficace. A la rentré du cours préparatoire, il avait lu à voix haute, de manière parfaite les dix premières pages du manuel d’initiation scolaire avec la perfection d’un conteur. L’institutrice
en fut si émerveillée qu’on lui fit sauter des classes… Jusqu’au collège, il fût un élève brillant et attentif. Cela s’inversa au lycée. Non pas pour marquer sa rébellion comme les autres
adolescents, mais parce qu’il vivait dans un monde littéraire parallèle imaginaire. Quelle que soit la matière, à l’exception du cours de lettres, il préférait lire tout ce qui
lui passait sous la main : romans, essais, nouvelles, théâtre, théologie… Il perdit alors son avance scolaire, et force d’aide d’une psychothérapie, il finit par obtenir son bac et entrer en
fac de lettres. Pour financer ses études, il se fit embaucher chez Virgin comme vendeur au rayon librairie. C’était il y a dix ans. Depuis, il n’avait jamais quitté cet emploi. D’ailleurs, il s’y
était tellement investi qu’il avait finalement préféré renoncer à sa vocation d’enseigner le français. Qu’aurait-il bien pu faire d’intéressant au fond d’un lycée d’une zup ? Ici, il avait
appris à reconnaître les vrais passionnés. Certains d’entre eux étaient devenus ses amis. Il avait gagné au change. Philosophiquement parlant, il était en harmonie avec son moi
profond.
A onze heures
trente, comme on le lui avait demandé, il gagna le bureau de Monsieur Bredelet, le directeur. Au préalable, il prit avec lui le listing des premières ventes de la journée. Même s’il n’y avait
aucune raison apparente de lui reprocher quoi que ce soit, Théodore préféra préparer sa défense au cas où on déciderait de l’attaquer sur son travail. Il n’avait pas de soucis à se faire, la
despente se portait bien, comme le reste de son rayon : toujours impeccable. Monsieur Bredelet le regarda en souriant puis lui demanda de s’asseoir. Il déboucha une bouteille de champagne et
en tendit une coupe à Théodore.
« Vous savez à quoi nous trinquons ?
- Non, répondit théodore, perplexe.
- Et bien, au vu de vos résultats brillants, de vos compétences et de l’amour de votre métier, j’ai
décidé de vous congratuler. Après le départ en retraite de Mme Rosemond, vous prendrez sa place à la tête de l’ensemble des rayons librairies de notre magasin.
- Si je m’attendais à cela…
- J’ai confiance en vous. Vous donnez à notre clientèle une digne image de Virgin. Si tous nos employés
pouvaient être comme vous ! » s’exclama le directeur.
Lorsqu’il
redescendit au magasin, la tête lui tournait. Or, il fût obligé de recouvrer ses esprits rapidement. Un jeune homme, d’environ dix sept ans, tentait de décoller l’antivol au dos de la couverture
d’un roman, tapi à l’angle d’une issue de secours. Théodore posa sa main sur l’épaule de l’adolescent qui blêmit en se retournant. Le vendeur lui adressa un sourire et lui prit le livre des
mains. Ce n’était pas la première fois qu’il apercevait le jeune homme. Maintenant, ses soupçons étaient fondés. Le jeune homme fût surpris quand Théodore lui donna rendez-vous à l’entrée du
métro à 19heures. L’incident oublié, Théodore prit le livre, le rapporta à la réserve et y apposa un nouvel antivol.
En fin de journée,
le nouveau responsable passa en caisse avec l’ouvrage qu’avait tenté de dérober le jeune homme. A la sortie du magasin, celui-ci l’attendait. Théodore lui offrit le livre, tout en lui adressant
une remontrance fraternaliste. Le grand dadet baissait les yeux, coupable, tout en écoutant le sermon du vendeur. Théodore lui expliqua qu’un livre se respectait car il avait une âme. Il
reflétait celle de son auteur, qui s’y était beaucoup investi, en livrant son cœur, ses forces, ses faiblesses, ses connaissances, ses inquiétudes et ses certitudes. Le discours passionné de
Théodore pénétrait l’inconscient du jeune homme si bien que le temps passant n’avait aucune emprise sur eux. Que ce soit dans le métro bondé, ou bien dans la rue des envierges, l’adolescent
continuait de boire les paroles du vendeur. Il était magnétisé au point qu’il se retrouva sur son pallier. Ni l’un ni l’autre ne s’étaient aperçu de la longueur de cet exposé. Théodore invita son
compagnon à entrer.
Lorsque
Pierre passa le seuil de la porte, il fût émerveillé par ce qu’il découvrit à l’intérieur de l’appartement. Il y avait des livres partout ; chacune des pièces en était tapissé tel la caverne
d’Ali Baba. Théodore était ravi par la réaction candide et joyeuse de Pierre qui piochait des bouquins par-ci par-là, en lisait quelques lignes et humait l’odeur du papier. Il était grisé par
tant de lettres. « 3 872 livres exactement », dit Théodore. Tous lu, classés par genre et par auteur. Dans le salon, on trouvait les romans, les nouvelles, les essais, les pièces
de théâtre et la poésie. Dans la cuisine, il y avait des livres de recettes, de médecine, et des vademecums d’œnologie. Dans la chambre, des contes et des romans de chevet. Dans les toilettes,
les bandes dessinées. Les deux hommes discutèrent jusqu’à tard dans la nuit de leur passion commune. Pierre avait trouvé son mentor, Théodore voyait en lui la projection de son adolescence. Une
amitié fraternelle naquit ce soir là.
Il se virent
régulièrement pour parler de leur centre d’intérêt commun. Peu à peu, Théodore apprit à connaître Pierre. En dehors d’avoir la même passion, le lycéen envisageait l’enseignement des lettres. Pour
l’initier, Théodore l’emmena avec lui dans une association de Belleville où il apprenait à des mères de familles musulmanes la lecture du français. Petit à petit, il délégua le professorat au
jeune homme, qui à son tour, faisait naître dans les ateliers, un goût prononcé pour la lecture.
Plusieurs
mois passèrent ainsi. A quelques semaines des épreuves du bac, Pierre était désemparé. Il devait renoncer à ses rêves car son père était gravement malade et ne tarderait pas à les quitter. Sa
mère n’avait jamais travaillé. Personne ne pourrait l’aider. Théodore refusa de laisser tomber son petit protégé dans la neurasténie. Dés lors, le canapé du salon devint le lit de Pierre, et le
rayon des bandes dessinées de Virgin son job.
Théodore
et Pierre étaient inséparables. Complices de tous les instants, le lien qui les unissait se renforçait au gré des jours. Ils parlaient bouquins sans cesse, donnaient des cours d’alphabétisation
ensemble, fréquentaient les bars philosophiques… Si bien que l’élève, poursuivant ses études sous l’influence fraternelle de son mentor, finit par le dépasser. Quinze ans plus tard, Pierre était
devenu Maître de conférence à la Sorbonne.
Un jour, Pierre
prit conscience qu’il pouvait voler de ses propres ailes. Il loua un appartement. Une fois qu’il eut passé la porte, Théodore réalisa le vide laissé par son compagnon. Les 6317
livres qu’il avait à présent ne le rassurèrent pas. Il les inventoria plusieurs dizaines de fois, les reclassa… Rien à faire. Il comprit qu’il était amoureux. Non pas de ses livres comme il
s’était toujours plu à le penser, mais de ce petit voleur à l’étalage ! Il voulu se divertir en relisant les chroniques de San Francisco, mais rien ne dissipait son mal. Pour la première
fois de sa vie, il pleura à cause d’un histoire : sa propre histoire. Il prit un somnifère sans pour autant trouver le sommeil. Il en fût ainsi les nuits
suivantes.
Dans son nouvel
appartement, Pierre se sentait mal à l’aise. Il avait beau ranger et déranger ses livres, rien ne trouvait sa place. Il manquait quelque chose ; quelque chose d’essentiel. Ne parvenant pas
non plus à s’endormir, il sauta dans un taxi en pleine nuit et débarqua chez Théodor. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Quand Théodore embrassa langoureusement Pierre, celui-ci eut un
mouvement de recul. Il observa son ami, lui lança un sourire et dit : « Tu en as mis du temps à comprendre ! ». Puis ils s’étreignirent de nouveau.