10 ans que Franck n’avait pas revu Samuel. Ça lui a fait un choc. Tout ce qu’il
avait voulu oublier lui revenait en pleine figure, là, dans cette boîte. Impossible s’était-il dit, en mettant ça sur le compte d’un excès d’ecstas. Certainement un bad trip ? Non, c’était
bien Samuel. Toujours le même avec sa mâchoire carrée, ses épaules larges et son regard de tueur. Quelques rides d’expressions lui ornaient maintenant le regard, mais il n’avait pas changé d’un
poil. Le cœur de Franck se mit à battre très fort, le souffle lui manquait et la tête lui tournait. Il revoyait les scènes d’horreurs, d’amours et de sexe avec ce mec lui défiler sous les yeux.
Tout se confondait. La douleur revint aussi vive qu’à l’époque, certainement plus violente encore… Il perdit connaissance et se réveilla à l’hôpital quelques heures plus
tard.
Le psychiatre l’assaillait de questions auxquelles Franck ne voulait pas répondre. Il pressentait de la haine et de la condescendance malsaine dans l’attitude de son praticien. Il savait pertinemment en son for intérieur ce qui le déstabilisait, or les mots ne sortaient pas à l’exception de quelques sons inaudibles. Il passa ainsi la première journée sans pouvoir communiquer, recroquevillé sur lui-même et ses émotions négatives.
Deux jours plus tard, il ne comprenait toujours pas la raison de sa présence dans cette lugubre maison de repos lorsqu’il reçut un électrochoc. La cause de son
mal-être était là sous ses yeux, servant le petit-déjeuner au réfectoire. Samuel s’approcha pour tendre son plateau à Franck, mais celui-ci fut pris d’une violente crise d’angoisse. Il envoya
voler le repas contre le mur et partit en direction de la porte qui vint lui cogner le front au moment où il s’apprêtait à la passer.
Il se réveilla de nouveau dans son lit, bâillonné et perfusé. Il ne distinguait guère les formes et les couleurs, pourtant, le regard omniprésent de Samuel le pétrifiait. Celui qui semblait être aujourd’hui son soignant avait été le bourreau le plus violent qu’il ait connu. Bien qu’il fût déstabilisé par cette présence, il se calma peu à peu et tenta de se résonner. L’effet des tranquillisants se dissipait à la tombée de la nuit. Samuel avait passé sa journée de congés à observer Franck, ce p’tit gars chétif et filiforme, qu’il avait tant aimé torturer à l’adolescence. Pour lui non plus, ce n’était pas évident. Il n’était plus le même qu’à l’époque. Il avait beaucoup changé. Se sentir responsable de l’état dans lequel se trouvait Franck l’inquiétait. Il ne pensait pas avoir fait tant de mal que cela dans sa vie… Et pourtant, il était l’unique responsable de l’aliénation de cet homme.
Les heures se succédèrent sans que l’un et l’autre ne s’adressent la parole. Chacun se scrutait dans le blanc des yeux sans pouvoir amorcer la moindre conversation. Les premières lueurs du jour se montrèrent lorsque Samuel dit enfin : « Pardon pour tout le mal que je t’ai fait, j’ai été idiot. » Franck se tourna sur le coté pour cacher ses larmes de martyr et répondit : « C’est du passé, maintenant je voudrais être seul, fou le camp ! »
Sur le parking de l’hôpital, Samuel pleurait à chaudes larmes au volant de sa voiture qu’il ne pouvait se résoudre à démarrer. Il l’avait aimé ce p’tit con, au point qu’il l’avait bousillé, uniquement parce qu’à l’époque, l’idée d’être attiré par un autre garçon lui était insupportable. Il se détestait pour cela. Le poème de Rimbaud revint en son esprit pour se déculpabiliser. Une voix criait dans sa tête « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans ! ». Or, rien n’apaisait la haine qu’il éprouvait pour lui-même. Le lendemain, il ne revint pas travailler et se fit porter malade jusqu’à la sortie de Franck.
*
De l’autre coté de la cloison des toilettes, Samuel entendait gémir. C’était une voix grave d’homme, étouffée, presque inaudible. Il avait déjà entendu certains de ses camarades émettre ce genre de son, exprimant le soulagement de la défécation, mais jamais de cette manière. Le bruit continuait. Ce qui se passait de l’autre coté piqua sa curiosité. Discrètement, il enjamba la cuvette des wc et se percha sur la chasse d’eau. Ce qu’il vit lui coupa la respiration : Franck, la tapette de service se faisait enculer avec ferveur par Amir. Il sortit silencieusement des toilettes, pâle comme un linge et retourna en cours.
De son côté, Franck était désemparé. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Quelque chose n’allait pas. Etait-ce lui ? Etait-ce le monde ? Tout n’était que doute et violence. Existence chaotique, goût putride d’une vie sale et sanguinaire… Il encaissait les coups qu’on lui assénait avec beaucoup de calme et de dignité, si bien que lorsque les bourreaux ne pouvaient plus l’atteindre, enfermé dans sa chambre, il entrait dans une méditation glauque et interminable. Des journées sans fins, des nuits sans sommeil. Voilà ce qu’était l’adolescence de Franck. A cran en permanence, il se mit à se haïr plus fort encore que ce qu’on lui faisait subir. Il lui était devenu impossible de s’alimenter tant son estomac, noué par un poing métaphysique invisible refusait toute nourriture. Parler à quelqu’un était inenvisageable tant il était infréquentable pour les autres. Ses parents étaient si homophobes qu’il ne pouvait avouer les violences scolaires dont il était victime. Personne vers qui se tourner pour obtenir un sourire, un réconfort, un conseil… Il était seul sur terre avec sa malédiction. Crever et rien d’autre ! Pourtant, même la mort ne voulait pas de lui. Plus d’une fois, il avait tenté de se tailler les veines, d’absorber des somnifères, se jeter sous les roues d’une voiture… Rien n’n’y faisait, une entité supérieure le rappelait à la vie.
Samuel avait initié le mouvement. Son rôle de caïd et la puissance de persuasion qu’il avait sur les autres lui promulgua rapidement le statut de chef des violeurs. Il n’assumait pas publiquement son attirance pour les garçons, toutefois, son sadisme viril l’installait sur un piédestal. On l’admirait car il baisait les plus belles filles de l’école, mais aussi parce qu’il savait rosser les inadaptés au monde. Jamais d’état d’âme. Toujours très fort avec sa psyché redoutable et machiavélique. Il savait mettre les gens en pièce, et rentrer plus glorieux qu’un empereur. Foutaise, lui aussi se détestait, mais passer pour un monstre redoutable l’arrangeait bien. Il était investi d’une mission : laver le monde des larves. C’était ce qu’on attendait de lui. Il se devait d’être à la hauteur et digne de sa réputation. Le reste n’avait aucune importance.
*
10 ans et des poussières avaient passé. Franck restait amer. Jamais il n’oublierait. Longtemps il avait espéré une vengeance. Ce jour était enfin arrivé. Le ragoût aux sédatifs mijotait tranquillement pendant que Franck soulignait les atours sexy de sa personne en enfilant une nouvelle tenue. Plus d’une fois, il eut des élans de haine dans les yeux, mais il prit l’après midi pour apprendre à les masquer.
19h30 précise : la sonnette retentit, tout était parfait. Samuel fut précédé dans l’appartement par un immense bouquet de fleurs très colorées. Il salua timidement son hôte, dont la beauté le troublait profondément. Pendant quelques minutes, ils ne purent échanger un mot, se contemplant dans le blanc des yeux. Seules les coupes de kir royal délièrent les langues. Impossible de parler du passé. Il était trop douloureux et malheureusement indélébile… Ils conversèrent alors du présent, de leurs aspirations philosophiques, comme s’ils se rencontraient pour la première fois. Franck feignait d’être séduit en buvant les paroles de Samuel. Ils prirent même des photos afin de se créer des souvenirs futurs.
Au moment de passer à table, Franck fut si troublé par son invité que ces gestes devinrent imprécis. Lorsqu’il ôta la marmite du feu, il la lâcha. Celle-ci alla exploser le carrelage de la cuisine, les éclaboussants tous deux. Ils se regardèrent puis éclatèrent de rire. Samuel prit Franck dans ses bras, l’embrassa à pleine bouche et commença à le déshabiller.
Le champagne l’avait grisé. Plus ils baisaient, plus Franck se souvenait des séances de viol que lui avait fait subir Samuel. Cela devint insupportable et la voix de la vengeance se fit la plus forte. Il profita des envies hards de son partenaire pour le ligoter, lui lécha le visage et descendit à sa verge. Celle-ci était bien dure. Il la prit toute entière en bouche, et lorsqu’il sentit que son partenaire allait venir, il referma sa mâchoire d’un coup sec. Samuel hurla à la mort, le sang giclait partout sur le lit. Franck le regarda droit dans les yeux : « Ca y est, on est quitte ! ». Il appela les pompiers, prit les clefs de sa voiture et s’engouffra sous le camion des éboueurs.